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 Chronique provinciale (le 09/04/2006 à 16h35)

 

 

 

Je n’ai jamais aimé Paris. Comme me le fait remarquer Barbachon, ça n’est peut-être pas la meilleure façon de commencer mon livre. Mais tant pis. Il m’est impossible de commencer par un mensonge. Fût-il par omission. Il est vrai que je pourrais écrire avec la même franchise: « je n’ai jamais aimé Bordeaux »d’autant que Bordeaux, à bien y réfléchir, je connais aussi mal que Paris. Mais où est le panache à se mettre à dos quelques viticulteurs chauvins et rubiconds? Si pour tous les Rastignac de France et de Navarre Paris vaut bien une messe, Bordeaux ne vaut pas la moitié d’une burette.

Ainsi va la France et ses trente six mille communes. Dans ce pays, tout se joue dans la ville lumière. Ton sort se jouera là-bas et nulle part ailleurs insiste Barbachon. Il devrait dire: aurait dû se jouer là bas. Pour moi la messe est dite et tant mieux. Déjà petit, je ne trempais les mains dans les bénitiers que pour rincer mes doigts collants de jus de sucette. Certes, dans l’industrie culturelle, il est plus aisé de gagner sa vie à Paris qu’en province. Mais aussi facile de la perdre ici ou là. Je suis né arlésien, je le suis resté. L’idée de m’installer ailleurs a toujours été évacuée à la seule pensée du déménagement de mon piano à queue.

Je traversai Arles à pied pour rejoindre la gare. Je longeai les bords du Rhône dans la lumière du matin en jouant à la marelle avec les crottes de chiens. Dire que je n’ai jamais aimé cette ville serait un mensonge. Ce serait même dangereux. Avouer à l’arlésien congénital qu’on n’aime pas sa ville, ses ruines, son folklore, son Poète(Mistral), sa reine et la suite, est plus injurieux que de lui conseiller d’aller niquer sa mère. Sauf à le lui dire en Provençal. L’injure est sensiblement adoucie lorsqu’elle est proférée en patois. J’ai le souvenir de quelques émissions sur la première radio libre de l’ère mitterrandienne: Radio Delta Sud qui me valurent des inimitiés. Me laissant aller à quelques commentaires moqueurs sur la tradition, Frédéric Mistral et le félibrige, des intégristes locaux m’attendirent à la sortie des studios pour me régler mon compte. Quand on doit se battre avec les imbéciles mieux vaut choisir l’arme dont la nature les a privés; je suis sorti par une autre porte.

Quelques temps plus tard j’ai commis l’imprudence d’écrire dans le Méridional, quotidien régional encore en vie à l’époque: « ...il sera plus facile de dé-Staliniser l’URSS que de dé-Mistraliser le pays d’Arles ». Pour être honnête, j’étais loin de penser que l’histoire me donnerait raison aussi vite. Aujourd’hui je regrette. Pas ce que j’ai écrit, non, mais d’avoir fait virer l’imprudent journaliste qui m’avait commandé ce papier. À moins que je ne lui ai rendu service. Le jeune journaliste en question n’était dans ce métier que pour gagner sa vie. Sa véritable vocation était d’écrire de la poésie. Le Méridional n’étant pas plus demandeur de poésie que de pamphlets je lui ai peut-être fourni l’occasion de réaliser son destin. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Le Méridional aussi a disparu, mais pour fusionner avec le Provençal et former: La Provence. Les deux parents de La Provence étant respectivement de droite et de gauche, leur progéniture, selon les lois de la génétique et du marché, se trouve être apolitique. Et sans rival dans les bouches du Rhône. Comme Barbachon.

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Bien sur j’ai aimé Arles. Il m’arrive avec ma ville ce qui m’est arrivé avec ma troisième compagne. Si je l’ai détestée d’un côté c’est pour l’avoir aimée passionnément de l‘autre. Je n’entrerai pas dans les détails, même si un poil d’érotisme peut tirer les ventes vers le haut. À l’exception des manchots, le lecteur ne sera pas tenté de tenir ce livre d’une seule main. L’honnêteté m’oblige à le prévenir. Pas d’érotisme ni sensations fortes. Pour les accros au monde des sensations, je conseille le saut à l’élastique, le ski hors piste et le téléphone rose plutôt que la lecture de cet ouvrage contestataire et cérébral.

Je ne pourrais jamais détester Paris comme j’ai détesté Arles. Quand je dis que je n’ai jamais aimé Paris, je ne parle pas de ses reliques, ça, c’est son côté Vatican. Ni de son folklore, ça c’est son côté province. Je parle de la capitale jacobine. Le Paris qui irradie de son rayonnement culturel et fait autorité sur le reste de la France et la Belgique francophone. Le Paris que l’on entend sur la radio d’état, que l’on voit sur la télé d’état. Le Paris des pourvoyeurs en tout genre du prêt à penser, à lire, à voir, à entendre, à destination des terres sauvages et reculées de l’arrière pays.

Il est vrai qu’on ne sent plus la main de fer du pouvoir qui tient nos prescripteurs par le col. On est loin de l’époque ou Michel Droit, une demi-fesse posée sur sa chaise, donnait du « mon général » à de Gaulle. Depuis, on a vu Mourousi s’asseoir sur le bureau de Tonton pour lui poser des questions faussement audacieuses devant la France entière. La tête du monarque en contrebas me ravissait. On a complètement oublié les quelques mensonges qu’il nous a asséné ce jour là, mais on se souvient très bien des fesses de Mourousi posées sur le bureau comme sur un bidet. Il inventait la télé contemporaine en remettant aux places qui lui semblait normales l‘inviteur et l‘invité. L’audace en la circonstance était de le faire avec le président de la république. Sa gloire est d’avoir été le premier. Il a fait des émules mais ils n’ont pas le talent du maître. L’impertinence c’est de demander à Khadafi, chez lui, s’il lui arrive de rire. Pas de demander à miss France s’il lui arrive de se faire enculer. Ça, ce n’est que de l’indiscrétion.

Aujourd’hui, les propriétaires d’émissions de service public tutoient les petits marquis de la cour qui viennent se faire rudoyer pour trois minutes d‘antenne. La dernière trouvaille est de faire entrer la claque sur le plateau pour faire applaudir à tout rompre l’entrée de la co-starlette du petit écran, le moindre bruissement d‘intelligence, clap clap clap, la plus petite esquisse de fantaisie, clap clap clap. Aujourd’hui Mourousi entouré de ses mourousettes ferait quatre rappels. Les permanent sont devenus les stars. L’invité, le faire valoir. Quand on pense que ce sont les mêmes qui s’indignent des réalitichots de leurs concurrents, en jurant de ne jamais céder à cette basse tentation. Musique maestro! pour couvrir les rires.

 

J’avais acheté la presse comme compagnie. Mais ce n’est plus l’époque ou Libération me tenait éveillé jusqu’à Lyon. J’arrivais péniblement à Montélimar et encore avec l’aide du Figaro. Je n’achète jamais le journal des journaux, le gourou de toutes les feuilles. Je parle du Monde qui souffre d’être en province l’éternel prématuré de la veille. C’est finalement le Canard qui m’occupe le reste du trajet en alternance avec les roupillons. J‘ai un ami qui a écrit dans ses colonnes pendant quarante ans. Arlésien comme moi, il avait très jeune échappé à l’arlésianité en entrant à normale sup d’abord et au Canard Enchaîné ensuite. Pour Yvan Audouard, la liberté passait par la capitale. Le Paris de l’après-guerre était attractif pour les jeunes provinciaux qui pouvaient faire des études. Pouvoir échapper aux pesanteurs de leur bourgade et coucher avec des filles sans avoir de comptes à rendre à personne. Ma génération qui n’a pour le moment pas connu d’après-guerre n’a pas bénéficié de cette énergie vitale qui prend sa source au cœur des testicules. L’aile, la cuisse et le croupion nous sont tombés dans l’assiette tout rôtis. La libération sexuelle arrivée avec 68 gagna la campagne profonde. D’autant plus qu’elle se repeuplait à grande vitesse de citadins repentis. Le moindre hameau de trois habitants inventait le triolisme au quotidien, et la partie carrée les jours ou passait le facteur. La grande baise laissait à ces bucoliques tout juste assez d’énergie pour traire leurs chèvres. La nature faisant bien les choses, c’est elle qui prenait le relais pour transformer le lait en fromage. Elle est pas belle la vie? Les Rastignac d’alors firent un tête-à-queue spectaculaire. On les vit rappliquer au soleil du midi pour venir défricher nos filles et nos campagnes.

J’en ai vu passer des artistes talentueux qui fuyaient Paris et le « système » comme on disait alors. Certains se sont perdus dans les bruyères, le guide du routard sous un bras et les œuvres du célèbre Guy Debord sous l’autre. Pas l’humoriste, l’autre. Le plus drôle des deux. Les plus malins s’en sont tirés en rachetant une moitié de leur âme au diable pour la revendre au « système » au prix de la messe télévisuelle. Mais la plupart ont disparu corps et âme. On ne surgit pas de la province. On vient y triompher après avoir gagné Paris.

 

La province ne produit pas de culture. Outre qu’elle n’en a pas les moyens, elle ne s’en sent pas le droit. Face à Paris la pomponnée, elle rougit comme un collégien devant un groupe de péripatéticiennes. La province a tout juste le droit de produire du folklore et des bouses de vaches. Le reste est sous le contrôle vigilant des commissaires du culturellement correct, proches de la cour et envoyés sur le terrain aux frais de la princesse. Les contrôleurs du bon goût national. Ceux qui régentent nos médias, nos musées, nos festivals, nos bâtiments de France, nos grands projets. Cette bande de ronds de cuir, attachés d’administration centrale, besogneux sortis des écoles avec une bonne note en conduite. Le bon goût est le préservatif de l’imagination.

Au nom du risque de retour aux identités culturelles régionales, droite et gauche alternent pour maintenir les provinces dans un infantilisme improductif. De l’air par pitié! Un souffle de libéralisme dans la tête! ça en fera moins dans l’économie. Un peu de désordre républicain!

La dernière grande manifestation de notre effervescence culturelle arlésienne remonte au début du 20è siècle.

En 1905 William Frédérick Cody, alias Buffalo Bill, rendit visite à son ami le marquis de Baroncelli. De leurs amours homosexuelles naquit un être mythique affublé d’un chapeau de cow boy, d’une veste vénitienne au revers bordé de satin, et de pantalons de garçon boucher à petits carreaux noir et blanc. Représentation allégorique du garçon vacher de la région, qui traditionnellement était vêtu d’un bleu et d’une casquette comme tous les travailleurs agricoles.

La bouture américaine repiquée sur les terres de Camargue ne donna pas grand chose. Si le cow boy texan a permis John Ford et Howard Hawks, le gardian camarguais ne donne qu’un chapelet de crottin dans les rues d’Arles les jours de mémoire. Si l’on excepte« le grand Battre » mémorable cagade feuilletonnesque diffusée sur une chaîne nationale. Les jeux sont faits vous dis-je. La province ne peut produire que du folklore.

Mon goût pour le dessin humoristique et mon admiration pour l’équipe d’Hara-Kiri me poussa vers la capitale en 1970.

Cette année-là Jeanne Calment fêtait son premier siècle. Une arlésienne qui allait devenir une gloire mondiale, pour la simple raison qu’elle avait fait preuve de patience. Une belle leçon à tous les pressés de la star-ac.

Pompidou régnait sur la Beauce et une bonne partie de la France. Le centre du même nom n’était encore qu’un projet architectural contesté. De Gaulle allait rendre les armes. Tonton ne perçait pas encore sous Mitterrand. Seules les canines perçaient sous le sourire, et Mazarine n’était qu’un spermatozoïde prometteur. Il faudrait accorder une bonne décennie de temps au temps pour que la France réalise enfin ses grandes illusions. Voilà en quelques mots la situation politique du pays telle que je la trouvai en arrivant et telle que l’histoire la retiendra. Du moins tant que c’est moi qui l’écrirait.

68 nous ayant échauffés, je n’avais aucune sympathie pour le monarque Louis-Philippard de l’Elysée. Surtout après que j’ai lu

son anthologie de la poésie française. Il y affirmait péremptoire qu’il y avait cent vers à garder de François Villon. Le reste, bon à jeter.

Il ajoutait, si ma mémoire est bonne, que Racine est le plus grand poète français. L’affront à l’illustre coquillard m’attristait sans me surprendre. François avait répondu avec prés de cinq siècle d’avance par un des plus beaux vers de la langue française:« Frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… ». Mais que Pompon ait pu classer dans une même colonne un poète et un versificateur le privait définitivement de mon estime.

Il fallait prés de sept heures pour faire Arles -Paris en 1970. En sept heures d’une journée ordinaire on ne fait pas grand choses. Mais c’est étonnant ce qu’on parvient à faire en sept heures de voyage quand on est débarrassé de la corvée de conduire. Écrire deux ou trois chapitres d’un roman, boire un café, faire le plan d’un scénario, draguer sa voisine de compartiment, composer une chanson, paroles et musique. Je dois beaucoup à la SNCF. En ramenant la durée du voyage à trois heures, le TGV à certes dynamisé l’économie touristique du midi, mais il a beaucoup diminué ma créativité. En ce temps-là, le pokotonk des rails berçait mon cerveau. Et lui, dans sa jouissive léthargie me contait quelques historiettes venues d’un monde inconnu.

 

Ainsi un jour, je revenais de la rue des trois portes- c’était là qu’était le siège d’Hara-Kiri- car il faut dire que dans ce journal il y avait effectivement trois portes . La première donnait sur la réception ou Odile, la femme du professeur Choron, me recevait toujours avec le sourire. La deuxième, plus réservée. était la rédaction de Charlie mensuel ou j’avais eu l’honneur d’être reçu quelques fois par son rédac-chef, en chair en os et en gabardine mastic: Georges Wolinski. Il regardait mes travaux maladroits avec attention et sans indulgence. Ce qui est la meilleure attitude que puisse avoir le maître envers son élève. La troisième porte n’en était pas une. C’était un lourd rideau de théâtre qui cachait le cœur du réacteur ou il était impossible de pénétrer sans y être invité: la rédaction de Charlie Hebdo et Hara Kiri.

Il me fallut environ trois ans pour franchir les trois portes . Ça paraît long. Surtout vers la fin. Je me trouvais dans la situation du type qui fait la queue devant un bureau de l’administration. On se demande si ça vaut le coup d’attendre. Mais d’un autre côté, est-ce que ça vaut le coup de quitter la file alors qu’on a déjà tant attendu. J’étais dans la situation de Mitterrand à la veille de sa troisième candidature à l’Elysée.

Ainsi, en revenant de la rue des trois portes, j’avais repris mon train avec des doutes dans la tête concernant mon avenir dans ce métier. D’autant que Giscard était déjà président et ma première tentative de conquérir Paris sous Pompidou s’était soldé par un échec. Un départ précipité autant pour lui que pour moi. Giscard a mes yeux avait un gros avantage sur Pompidou, celui de n’avoir aucun avis sur la poégie franchaige. Ou du moins s’il en avait un, il le gardait pour lui. Je ne dirai jamais du mal de Giscard, je lui dois mon destin de bédéaste. Ou si ce n’est lui c’est donc son cousin. Car ce jour là, ouvrant le journal, je découvre l’événement. Bokassa devient empereur et c’est à la France que revient l’honneur de confectionner le trône du Napoléon africain.

La vue de cet objet volant tristement identifiable me fascinait. C’était un énorme fauteuil avec des ailes dans le dos. j’imagine l’histoire qui pourrait lui arriver durant son transport par bateau en Centre Afrique. Une sombre affaire d’espionnage dont je ne me rappelle pas tous les méandres. J’écris le scénario en sept heures. Et je me promets d’en faire une BD de 60 pages en 60 jours. Elle sera publiée ou bien je me recyclerai dans la musique. Ou en dernier recours je continuerai à faire sauter mes crêpes au fond de mon café-théâtre.

Deux mois plus tard, j’envoyais « escale à Nacaro » à Wolinski.

Il me répondit par écrit. Une vrai lettre de sa main: « c’est mieux que ce que tu as fait, et moins bien que ce que tu feras. Je publie. »

Sans Wolinski je serai peut être pianiste dans un bordel de Zanzibar.

Tu ne sais pas ce que tu as fait perdre à la musique Georges!

Chaque mois je lisais plusieurs fois son édito dans Charlie Mensuel. Une bible pour le dessinateur débutant que j’étais . Le maître avait la délicatesse de grimer en boutades les précieux conseils qu‘il nous donnait

À quoi ça tient le destin? Quand on fait la somme des hasards qui ont façonné nos existences on a l‘impression d‘être la bille de la grande roulette. Moi par exemple, une mauvaise infection aurait du emporter mon œil dans la tombe. A quelques mois prés, je passais à côté de la pénicilline et j’étais borgne. Ce qui ne m’aurait pas arrangé vu que je suis déjà dur d’oreille. Le pays qui a produit Cromwel et mme Thatcher a aussi donné le jour au professeur Flemming. Si je vois en relief aujourd’hui, je le dois à un anglais.

Pire que ça, j’aurais pu ne jamais exister. En 1931 ma mère reçut l’extrême onction à l’hôpital d’Hanoï. Ville ou elle était né 11 ans plus tôt d’une dévote et d’un commissaire de police corse. Elle allait mourir d’une pleurésie. Un chirurgien passe dans les couloirs et trouve ma grand-mère en larmes. L’homme a l’audace d’opérer en urgence. Ma mère vécut. J’existe.

Et ça n’est pas fini. En 1944, à travers le grillage d’un camp d’Auschwitz, mon père reçut de la part d’une inconnue un petit sandwich au pâté. La scène se répéta plusieurs fois, pendant des semaines. Mon père ne vit jamais à moins de cinquante mètre la femme qui le sauvait. Il savait qu’elle était polonaise, voilà tout. Le camp des politiques n’était pas un camp d’extermination mais on pouvait y mourir de faim. Il y avait été envoyé après sa tentative d’évasion d‘un camp de travail obligatoire. 17 jours dans un wagon à bestiaux et puis Auschwitz.

Mon père n’était pas juif. Du moins c’est ce qu’il m’a dit. Mais allez savoir s‘il ne m’a pas caché la vérité. Si c’était le cas, mon père n’étant pas ma mère, ça ne me mettrait pas dans l’obligation de l’être. Je ne suis même pas sûr que ça me permettrait de le devenir. Cela dit, si je devais l‘être, ça ne me gênerait pas. À condition d’être un juif pas trop religieux. J’aurais beaucoup de mal en étant juif à croire que Dieu existe. J’aurais encore plus de mal à partager cette croyance avec l’antisémite. Car l’antisémite est fermement convaincu que Dieu existe. Il est même impossible d’être un bon antisémite quand on ne croit pas en Dieu. L’athéisme éloigne l’antisémite de sa conviction. Car seul Dieu a le pouvoir de faire un vilain nez au juif pour compenser tous les cadeaux qu’il lui a fait par ailleurs. En le faisant naître parmi le peuple élu et en lui donnant l’intelligence, le talent, la richesse que lui, l’antisémite, n’a pas eu. Bien qu’il le mériterait. L’antisémite trouve ça injuste. Un vilain nez contre un gros compte en banque? Dieu n’est pas équitable. On connaît la suite.

Tout cela pour dire que je pourrais me considérer comme le fils d’une mère polonaise et d’un chirurgien anglais peut-être juif, peut-être pas. Dans tous les cas il serait mal venu de ma part de faire preuve de xénophobie. Un sentiment que pourrait partager la plupart des gens s’ils avaient la curiosité de faire parler les lointains souvenirs de famille.

Au-delà des miens, il m’arrive d’aller fouiller dans la mémoire ancestrale de ma bonne ville. Désobeïssant aux ordres des comités révolutionnaires elle a conservé intactes toutes ses archives, à l’exception de celles qu’elle a envoyé au vatican. Si l’on en croit les témoignages. il n’était pas très confortable d’être juif à Arles, au 15é siècle.

Il faut remonter au début du deuxième millénaire pour trouver l’origine d’un étrange impôt auquel étaient assujettis les pêcheurs du Rhône dans sa portion arlésienne: l’impôt sur l’esturgeon. Il consistait pour eux à offrir chaque année au bénéficiaire de cet impôt le premier esturgeon d’œuf pêché: « L’ouvat » en ce temps là, noblesse et clergé se partageaient les diverses redevances qu’ils prenaient soin de se léguer ou de s’offrir en cadeau à titre de remerciements. En cinq siècles d’existence, l’impôt sur l’esturgeon connut plusieurs propriétaires. En avril de l’an de grâce 1162 Raymond Bérenger, comte de Provence, cède son droit aux moines bénédictins de l’abbaye de Montmajour. Au début du 15é siècle, l’impôt est dû à la fois à la maison des Porcellet, grande famille locale, à l’abbesse de Mollégès et à l’archevêque d’Arles. Tous amateurs de ce qu’on n’appelait pas encore le caviar. Il s’agissait bien d’un esturgeon d’œuf et non de lait:« le lachon » moins prisé des palais épiscopaux. Le rituel évoluera assez peu au fil du temps. Nos pêcheurs se présentaient chez leurs hôte munis de la redevance. En échange, ceux-ci leur devaient une récompense. « …les religieux doivent leur offrir bonne chère, un barral de vin et vingt cinq deniers à prendre sur le premier juif qu’ils rencontreront en retournant à Arles. » Nos pêcheurs pressés de récupérer les trente deniers de Juda avaient souvent recours à des méthodes brutales pour y parvenir. Le conseil de ville embarrassé et soucieux de préserver la paix civile finit par demander au roi Charles VIII un édit d’expulsion…des juifs.

Il faut bien chercher pour trouver quelques textes parlant du passé sans complaisance. Depuis Frédéric Mistral, on n’écrit plus l’histoire. On la rêve. Un jour feuilletant un bulletin des Amis du Vieil Arles, je tombe sur un article qui m’en donne la preuve. Un historien y parle du séjour arlésien de Van Gogh en faisant allusion à une de ses lettres. Je connaissais cette lettre. Vincent raconte à son frère Théo, qu’il a assisté à une véritable chasse à l’homme un soir de 1888. Un Zouave ayant été assassiné aux portes d’un bordel, la rumeur publique à tôt fait de désigner le coupable. Il est italien. Une ratonade sanglante s’organise. Toute la communauté italienne fuit la ville avec le baluchon sur l’épaule. Van Gogh relate les faits avec étonnement et tristesse. Rien là dedans qui puisse faire rire. À l’exception de la traduction lapidaire de notre historien local:

« …le meurtre d’un zouave aux portes d’un bordel de la ville vaut à Van Gogh d’assister à un mouvement de foule très coloré. »

On comprend sans peine pourquoi un pays qui écrit son histoire de cette manière n‘est pas en mesure de se réfléchir. Il peut au mieux chier du folklore. Et à la manière de monsieur Jourdain des euphémismes sans le savoir. Le folklore est la plus vulgaire, la plus stérile représentation de l’histoire.

Il ne faudrait pas penser pour autant que Paris est mieux placé pour écrire la sienne . Quand le service public se pique d’histoire contemporaine ça donne à peu prés ceci: générique! Tagada tsoin tsoin. Aujourd’hui Fr2 à mobilisé un plateau entier pour nous parler de qui? Je vous le donne en mille. De Tonton! Dix ans après sa mort elle a invité pour ce faire: le spécialiste de la chanson française et de Mitterrand. Le beauf, spécialiste de la castagne et de Mitterrand, ainsi que l’illustre conseiller, spécialiste de tout et de Mitterrand. Il ne manquait que la fille cachée spécialiste des surprises de dernière minute et de Mitterrand. C’est un peu comme inviter des saucisses pour nous parler de Strasbourg. Je me sens devenir plus indulgent envers mon historien amateur des amis du vieil Arles, à la vue de ce petit club des amis de l’Histoire de France.

Tous les symptômes de la dérive folkloriste semblent avoir touché notre république bananière.

Heureusement, il y a des spécialistes pour nous éclairer.

On les voit défiler sur le petit écran au gré des besoins de l’information. Le spécialiste des étoiles et de l’avenir de l’humanité, le spécialiste des produits frais et de la cuisine fine, le spécialiste de toutes les guerres du golfe passées et à venir. Il faudrait tout un chapitre pour venir à bout de cette liste. On doit les biper comme des urgentistes lorsque l’actualité a besoin de leurs lueurs. Peut-être dorment- ils sur place en attendant qu’on les appelle. Le phototropisme qu’exercent les projecteurs de télé est à son maximum. Deux tiers des journalistes français bourdonnent dans la ruche parisienne quand la province aurait bien besoin de leurs services. À la carence démocratique en région s’oppose la démocracophonie de la scène parisienne. Je peux savoir par le poste ce que l’homo politicus pense le matin en se rasant, mais je suis incapable de vous dire quelle est la politique culturelle, sociale ou économique de mon conseil régional. Le fait ne semble pas inquiéter l’intellectuel français qui continue à causer dans le poste comme s’il s’adressait à la planète entière. Tentation universaliste, nostalgie des lumières sans doute. Malheureusement les nouvelles lumières ont le rayonnement des lampes à huile et le bon sauvage des nouveaux mondes surfe sur internet à partir d‘un ordinateur qu‘il a construit lui-même. Si un jour le reste du monde a besoin des conseils de l’intellectuel français, qu’il se rassure, le reste du monde lui laissera un message sur son répondeur.

-En attendant, la campagne française attend ses Michelet de province, ses Victor Hugo de département, ses Zola de quartier s‘écrie Barbachon en soulevant la tête de son oreiller.

Mais ou sera la gloire demande l’intellectuel en se faisant maquiller dans l’antichambre de la reine Télé. Et ta photo en noir et blanc dans la PQR papa, c’est pas glorieux peut-être? À vos plumes enfants de la patrie! Et Barbachon repartit sous son édredon.

 

Il faut préciser que Barbachon vit chez moi depuis quelques années. Au début, cet hébergement n’était qu’un dépannage temporaire. Mais comme souvent dans les existences peu organisées, le provisoire a la vie dure. J’ai fini par m’habituer à sa présence comme je m’étais habitué à son absence avant de le connaître.

Je sortis du fond de mon sac un exemplaire du Musée. Recueil de journaux édités dans le dernier quart du 19é siècle par une association de bourgeois arlésiens. Le groupe était présidé par Emile Fassin, descendant d’une longue lignée d’avocats.

En ce temps la, les fils de bonnes familles partaient faire leurs études à Aix, Marseille ou Montpellier après leur bachot. A la différence d’aujourd’hui, ils revenaient tous au pays pour prendre en charge les responsabilités qui leur revenaient de droit et gérer le patrimoine familial. Comme ils étaient rarement accablés de travail, ils consacraient le plus clair de leur temps à la vie de la cité, pendant que leurs femmes se donnaient corps et âme aux bonnes œuvres. La politique n’était pas encore un métier. Encore moins pour eux une source de revenus. Emile Fassin deviendra maire d’Arles. Cela ne l’empêcha pas d’être un remarquable historien amateur. Le Musée témoigne du travail de recherche et de son souci d’objectivité dans l’écriture de l’histoire. En outre l’asthme le contraignait à écourter ses nuits. Ce qui lui laissait de longues heures pour compiler ses documents le soir à la chandelle. À la lueur de sa chandelle, Emile convoquait les fantômes du passé.

Conquis au positivisme, républicains convaincus et très soucieux de la cohésion nationale, l’équipe du Musée voyait d’un œil amusé mais méfiant la tentation régionaliste qui se profilait. Curieusement, le travail colossal qu’ils avaient entrepris devait finir dans une impasse. Il faut croire que le pouvoir jacobin s’accommodait mieux de la falsification et des mensonges du folklore que de l’émergence d’une réelle culture locale. La jolie petite crèche provençale, fifres et croupes postiches étaient politiquement correcte. Mistral sortit nobélisé de son aventure poétique pour le plus grand bonheur des rustiques et des fondeurs de statues. Le chantre du félibrige, promoteur d’une image siliconée de la tradition se trouva être le meilleur allié du pouvoir central. Il bouchait d’une seule pelletée le vide qu’étaient en train de combler patiemment et par petites touches nos méticuleux historiens. Mistral coupait l’herbe sous les pieds de ceux qui fouillaient dans le passé pour éclairer l’avenir. Il écrira d’ailleurs à propos de la ville: « Arles, toi qui a été tout ce que l’on peut être. Capitale d’un royaume, métropole d’un empire et mère de la liberté. » est-ce par masochisme ou par bêtise que ses contemporains ont gravé cette épitaphe au fronton de la mairie. La phrase sonne la fin de l’histoire et pousse la ville dans la tombe. Mais certains se reconnaissaient dans le cadavre. La Provence était définitivement empaillée.

Du moins la notre. Celle de l’extrême ouest des bouches du rhône. Car la Provence est multiple. En 1965 je m’installais à Aix. Cette ville par son classicisme, a d’abord le charme de son architecture, J’étais là pour l’étudier, je m’en suis surtout délecté. Durant les promenades matinales dans les affluents du cours Mirabeau. La place d’Alberta, la fontaine des quatre dauphins.

Au milieu des années 60, ce n’était déjà plus une ville du midi. On y parlait sans accent. L’ombre de Fernand Pouillon planait sur l’école des Beaux Arts ou il avait enseigné. Il suffisait d’entrer dans l’enceinte de la cité universitaire pour entrer dans son oeuvre. Son architecture empreinte de rigueur classique incitait au silence. Mais jamais austère. Peut être à cause de la pierre de Rogne, chaude par sa texture et sa couleur pain grillé. Pouillon aimait les cloîtres. Le pays en est riche. Sénanque, Silvacane, Montmajour .Du fond de sa prison il écrira: « les pierres sauvages » en hommage au Thoronet. Mais cet hommage il l’avait déjà rendu dans son architecture. Pourquoi il était en prison ? J’ai oublié. Il n’y a rien qui vieillisse plus vite que la petite actualité. Ma Provence, c’est aussi Fernand Pouillon.

J’ai aimé Aix. Une copine de fac que j’avais surnommé Pétronille se vengea en m’appelant Rodolphe. Loin de me déplaire le nom m’est resté. Pendant ces trois ans passés à Aix, j’ai été Rodolphe pour les autres.

À force de l’être pour les autres j’ai dû le devenir un peu pour moi. Je commençais à me familiariser avec l’étranger que j’étais devenu. Je signais de ce nom les dessins que je vendais sur le trottoir. Ils avaient un format carte postale. Un trait d’encre de chine et trois encres de couleur: un bleu de cobalt un sépia et un jaune primaire. Le rouge contenu dans le sépia suffisait aux nuances. On pouvait jouer le tiercé dans n’importe quel ordre, on était toujours gagnant. C’est à dire toujours dans des harmonies flatteuses pour l’œil du public. Ce nom d’emprunt et le besoin d’argent m’autorisaient à manquer un peu de sincérité. l’art est une escroquerie disait Brancusi.

D’autant que l’influence de Raoul Dufy se faisait sentir. celui des derniers temps, de la côte d’azur. Je m’étais laissé couler dans cette œuvre comme dans un bain de lait de coco. La méditerranée qu’on entrevoit par la fenêtre de la chambre du maître, quand les persiennes sont croisées. La femme nue étendue sur les draps froissés. Lumières, chaleur, parfums, et puis le jazz qu’on entend au loin; un copain venait de me faire découvrir Stan Guetz. J’avais plongé dans cette flaque de bleu avec délectation et surtout sans effort. C’était ma west-coast La dolce vita aux crochets de Raoul Dufy. Des droits d’auteur sur des contrefaçons. Cinq francs la carte hors impôt. Elle est pas belle la vie de pauvre? Il m’a bien fallu redescendre sur terre. Mais sans Dufy ma Provence ne serait pas tout à fait ce qu‘elle est.

Je n’ai pas eu l’occasion de détester Aix. Je n’y ai jamais vécu. Je me suis vautré dans ce décor ancestral et dans mon imaginaire reposant. Reposant surtout pour mes professeurs qui ne m’ont jamais vu ou presque. Au début de l’année année 68, j’avais totalement décroché de la fac de lettre qui me semblait très ennuyeuse dans la section histoire de l’art et archéologie. Bien avant les évènements de mai, la première grande manifestation avait pour mot d’ordre l’ouverture de la cité des filles aux garçons. Ce fût la première victoire de la révolution. Et la dernière. Tout ce qui s’en suivit, en écho aux évènements parisiens se passa en douceur. Sans heurts, sans casse, sans flic donc sans gloire.

De ce mois d’occupation de la fac je me rappelle les nuits blanches au son des tam tam africains, et des américaines hurlant à la mort entre deux orgasmes, persuadées qu’il leur serait impossible d’échapper au goulag. Cathy, ma copine disposait de pilules que lui avait donné son psychiatre de père avant son départ de Chicago. C’était la première fois que je voyais ces pilules miraculeuses. Une vraie révolution pour le coup. Chaque fois qu’elle devait en absorber une, elle me priait de sortir. Je compris bien plus tard. Elle ne les prenait pas comme je l‘imaginais, par la bouche. Ces grosses pilules étaient en fait des ovules spermicides qu‘elle prenait comme vous l‘imaginez. Je manquais de culture. Dans ce domaine aussi l’Amérique nous avait pris du terrain. L’interpénétration libre fût notre plus belle conquête.

Je ne fais pas partie de la centaine de millions d’individus qui ont un jour fantasmé sur une photo de Brigitte Bardot comme j’ai pu le faire sur Ava Gardner par exemple. Je n’ai même pas eu à l’époque la curiosité d’imaginer comment pouvait être son sexe. Charnu et touffu ou à l’inverse pincé à la pilosité mesquine. Je dois avouer que j’ai ressenti la même indifférence pour celui de Marylin. Quand je parle de BB, je parle de celle d’avant son œuvre litteraire. Car après la question ne se posait même plus. Pas à cause des rides. L’âme noire est bien plus dissuasive que les pattes d’oie ou le cou de dindon. Pire elle devient indécente quand elle affecte les riches.

J’ai toujours trouvé plus excitantes les femmes ordinaires. Les visages vrais, les ventres ondulants, les toisons insoumises et les culs de statues grecques à ceux des brésiliennes. Petit déjà j’étais ému par les amies de ma mère. Je me suis longtemps contenté des statues pour en savoir davantage, mais il leur manquait la toison. La première fois que j’ai vu des poils c’était sur une photo de magazine. Une photo en noir et blanc d’assez mauvaise qualité. On y voyait un groupe de femmes naturistes qui ne semblaient pas s’être aperçu qu’elles étaient photographiées. Elles regardaient toutes la même chose, mais on ne voyait pas quoi. Le triangle noir dont j’avais entendu parlé sans jamais l’avoir vu accéléra mon rythme cardiaque. L‘une d‘elle m‘attirait, plus belle, plus blanche que les autres. Dans l’urgence, je ne pus retenir mon émoi. Aujourd’hui quand je vois des poils, ça me fait seulement penser à me donner un coup de peigne. Le sexe n’est plus ce qu’il était. Je parle du mien bien sûr.

Ce n’est qu’après, en lisant l’article qui l’accompagnait, que je m’aperçus que la photo avait été prise dans un camp de déportés. Les bourreaux n’étaient pas visibles. Je me demande aujourd’hui si elle n’était pas l’oeuvre d’un voyeur plus que d’un témoin de l’histoire. Cette femme anonyme au destin tragique m’avait donné un plaisir posthume jamais égalé jusqu’ici. Une bouffée de honte me chauffa les joues. Trop tard. J’avais commis l’irréparable. Et comme je n’étais pas sûr de résister à la tentation de le commettre encore une fois, je découpai la photo pour la glisser entre les pages de mon missel doré sur tranche et relié cuir. Le seul livre dont j’étais sûr que mon père ne l’ouvrirait jamais. Quand à ma mère aucun danger, elle avait les siens. Au moins un pour chaque jour de la semaine.

La puberté se déroula pour moi dans une odeur de sacristi. Je rends grâce aux curés d’avoir, avant l’école et les stades, instauré la mixité dans les églises. C’était le seul endroit ou l’on pouvait frôler des filles. Même si nos activités se réduisaient à quelques gestes incontrôlés, la communion n’en étaient pas moins exaltante. Mes premiers désirs de femmes sont imprégnés de parfum d’encens, de cire chaude sur une musique d’harmonium.

Mon assiduité aux vêpres et autres rosaires ravissait ma mère. La satisfaction de faire plaisir à autant de monde à la fois me plongeait dans la béatitude. Cela peut sembler difficile à concevoir, mais en suivant mes plus bas instincts j’avançais à grands pas vers la canonisation.

Aujour d‘hui, ma foi s‘est pas mal dissipée. Disons pour être plus précis que ça ne m’arrange pas de croire. Trop de contraintes pour un résultat sans garantie. Barbachon, lui, croit en Dieu. Le 12 juillet 1972 vers 4 heures de l’après midi, il est entré dans mon bureau en s’écriant:  « j’ai la preuve irréfutable que Dieu existe ». Je lui ai conseillé d’arrêter le pétard. Il ne m’a pas écouté. Je ne l’ai pas écouté non plus. Je ne peux donc pas vous fournir cette preuve. En revanche vous trouverez la preuve de l’existence de Barbachon dans l’annuaire.

J’ai malgré tout gardé un goût indéfectible pour l’architecture religieuse. Aucune architecture ne parvient à rivaliser avec les lieux sacrés. Toutes religions confondues. Dans un cloître, une cathédrale, une mosquée, le plus farouche des athées entre dans une autre dimension. Même si intellectuellement il y oppose une grande résistance. C’est précisément ce mystère qui interdit a certains de mettre les pieds dans une église. Même s’il s’en défendent, cette force qui les en empêche a quelque chose à voir avec celle qui pousse les autres à l’intérieur.

Ainsi donc, en 1996 sur le parvis de l’église de Jarnac, l’ex-ministre du budget de l’union de la gauche déjà célèbre pour ses bretelles et ses cigares, s’est rendu légendaire en restant dehors avec le chien. Cette fois-ci il était tout seul. La dernière fois que le maître était entré au Panthéon, ils étaient tous restés dehors avec le chien, en se demandant inquiets s’il allait ressortir. Car il faut préciser à ceux qui n’auraient pas eu la chance d’assister à la retransmission télévisée, qu’il y était entré de son vivant, la rose à la main, sans attendre une improbable décision de la postérité. Dans notre société cathodique le talent est une qualité redoutable quand il sert les petites ambitions. Quelques années plus tard, les diverses familles de la Mitterrandie avaient eu le droit d’entrer pour enterrer leur poisson pilote, et le reste de la France les derniers ossements de ses illusions.

Le 10 mai 1981, 13 ans après la révolution, les libérateurs entraient dans Paris. Paris embourgeoisé, Paris bigotisé, Paris emboursicoté, mais Paris libéré! Nos sauveurs n’avaient pas les cors aux pieds des fantassins de la deuxième DB mais déjà quelques bourrelets sur le ventre et un début de calvitie inquiétant. D’ailleurs la fête fut de courte durée.

Nous célébrâmes l’arrivée de la gauche au pouvoir en saucissonnant sur la place du forum à Arles. À part moi-même, il y avait parmi nous mon ami Bruno Heitz, homme de gauche et talentueux dessinateur de surcroît, ainsi que Barbachon, homme de gauche et de surcroît.

J’use de mon droit d’inventaire pour constater que la gauche n’a pas créé d’emplois. Elle en aura même fait perdre un: celui du bourreau. Voilà peut être la seule, unique et bonne raison d’avoir levé ce jour là mon verre de Sainte Berthe à la victoire de la gauche. Car je dois l’avouer, le Sainte Berthe blanc servi bien frais, reste un excellent vin régional.

J’ai été élevé par mon père dans le rejet viscéral de la peine de mort.

Il avait vu en Pologne, pendant les années de guerre, des pendus accrochés aux poutres comme des jambons. Ça pendait beaucoup en ce temps là. La pendaison est le moyen le plus efficace et le plus rudimentaire de donner la mort. Nul besoin d’appareillage sophistiqué. Une branche, un bout de corde suffisent.

Avouons tout de même que, quand on en a les moyens, un minimum d’apparat est préférable. La mise hors d’état de nuire d’un coupable, ou présumé tel, fournit l’occasion de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui seraient tentés de faire comme lui. Pour cela, il faut soigner la mise en scène. Si le gibet existait encore, le bourreau serait flanqué d’un conseil en communication.

À Arles, le 16 juin 1752 le sieur François Ribe était pendu pour avoir battu le tambour à la tête d’un cortège de séditieux qui réclamaient du pain.

L’abbé Bonnemant dans ses mémoires nous fait une description méticuleuse de la construction de la potence. Et comme le métier d’abbé laissait pas mal de temps libre, il a pu suivre l’opération d’un bout à l’autre.

« …les maçons commencèrent par faire neuf piliers qu’ils bâtirent de queirades les unes sur les autres à la hauteur de douze pieds. Les maçons retirés, les menuisiers posèrent les poutres sur lesquelles ils formèrent un plancher, qu’ils assurèrent avec des clous enfoncés à grands coups de marteau; à l’extrémité de ce plancher et du côté qui faisait face à la porte du palais, ils placèrent la potence de quinze pieds de hauteur. Les serruriers vinrent enfin consolider l’échafaud par des écrous et des pattes placées aux endroits nécessaires.» 

Notre témoin qui était aux premières loges resta jusqu’à la représentation.

« …à deux heures après midi, le bataillon battit la générale. À quatre il se rangea autour de la place et encadra l’échafaud. À cinq heures, on vit arriver huit huissiers à cheval en robe et en bonnet quarré, six archers de la maréchaussée aussi à cheval, et dix misérables rangés deux à deux, la torche allumée au poing. Venait ensuite François Ribe entre deux capucins qui l’exhortaient à la mort.»

Les dix misérables dont parle le témoin, coupables seulement d’avoir participé au défilé furent condamnés à une quinzaine d’années de galères et à être marqués au fer rouge. Tous ceux qui avaient eu le temps de s’échapper furent condamnés par contumace à être pendus en effigie. Décidément, le conseil en communication de l’époque ne chômait pas. Le condamné en fuite, le spectacle continue.

L’échafaud avait été installé sur la place aux herbes qui s’appellera plus tard: place des portes faits, puis place des hommes et finalement place du forum ou est plantée aujourd’hui la statue de Mistral. L’histoire de la ville d’Arles peut se lire dans l’histoire des noms de ses rues. Mais comme on peut le constater, en se rapprochant de nous ces noms ne font plus référence aux hommes ou à leurs activités. La place du forum actuelle doit son nom au fragment de ruine qui l’honore. La moitié de l’ancienne porte du palais. Qui était elle même l’accés probable à l’antique temple de Mitra. Bientôt nous verrons surgir la rue du souvenir, le boulevard des visiteurs, la place du musée, le quartier des indigènes…La touristification de la France est un phénomène déjà ancien à Arles. Permettez altesse que nous soyons les pionniers en quelque chose. Aujourd’hui elle gagne la capitale. Quand il devient perceptible, ce phénomène signe le déclin d‘une ville. Pas seulement parce qu’elle génère des emplois de larbins, nous avons tous de sots emplois, mais parce qu’elle nous met en demeure d’être ce que le visiteur veut que nous soyons. Il paye pour cela. Les africains qui connaissent la question mieux que personne résument ça en un proverbe: « l’étranger ne veut voir que ce qu’il sait ».

 

les séditieux.

Il y a guère plus de deux siècles que se déroulaient ces évènements. Autant dire hier. Jeanne Calment aurait pu croiser celui quelqu’un né à cette époque. J’ai entendu Giscard dire: « nous sommes une société sans mémoire ». Giscard dit souvent des choses pertinentes. Il manque de talent pour les rendre populaires. L’intelligence agace là ou le talent fascine.

Qu’est- ce que la culture sinon une commémoration? Pour commémorer il faut une mémoire et la mémoire occupe de l’espace. Alors de temps en temps, il faut procéder à une réduction . À l’image de ce qu’on fait avec le caveau de famille.

On compacte des connaissances qui nous semblaient essentielles pour faciliter la digestion des nouvelles générations. Ainsi mes parents me reprochaient de ne pas savoir par cœur la liste de tous les départements français et de leur chef-lieu. Chers vieux pardonnez-nous. On ne vous trahit pas, on s’adapte. La prolifération des données nous y oblige. Dans un monde ou le savoir universel s’accroît sans cesse, le savoir individuel diminue proportionnellement. Nous sommes tous des ignorants. Par ailleurs, tous savants de choses futiles. Mais quelle autorité parviendra à redéfinir l’architecture et le contenu du cerveau de l’honnête homme contemporain? Le fondamental, le nécessaire, l’utile, le futile. Pour ceux qui espèrent une réponse, je conseille d’envoyer la question au jeu des mille euro plutôt que de poursuivre cette lecture.

Longeant les côtes du Rhône mon train traversa les vignes des Jaboulet. Elles étaient là avant la construction du Paris-Lyon-Marseille au milieu du 19é siècle. Elles y seront peut-être encore après la disparition du chemin de fer. Le vin reste le plus économique et le plus sûr moyen de voyager.

Si je vais à Paris aujourd‘hui, c’est pour me rendre au cabinet du docteur Philippe K. un ORL spécialiste de la glande salivaire.

Tout à commencé il y a quelques temps. Je venais d’arrêter de fumer.

Tout le monde peut remarquer que le paquet de cigarette est le seul produit au monde qui se vende en exhibant sur son emballage sa propre contre-publicité. « fumer provoque le cancer. Pour être en bonne santé, ne fumez pas. Fumer nuit à votre entourage » pour finir par cette formule lapidaire qui s‘abat sur vous comme une pierre tombale: « fumer tue »

Le message à finalement du s’inscrire dans mon inconscient puisque récemment je me suis arrêté de fumer. Troquant du jour au lendemain mon paquet de blondes contre une poignée de chewing-gum. Les gros, ceux qui racontent des blagues et font des bulles. C’est en mastiquant cette chique rose, que j’ai ressenti la première douleur dans la mâchoire.

Suite à l’échographie, mon O.R.L est formel : Lithiase parotidienne. Traduction en langage populaire : calcul dans la glande salivaire.

Le premier traitement qu’il me donne, à base de corticoÏdes et d’antispasmodiques pour évacuer la pierre par les voies naturelles s’avère sans effet ; ce qui me semblait prévisible. La taille du cailloux étant de 4mm quand le canal excréteur est mesuré à 2mm. chirurgie. Mais dans la plupart des cas quand on ouvre une parotide, ça débouche inévitablement sur l’ablation. Avec le risque d’altérer le nerf facial et de se retrouver à vie avec la gueule de travers.

 

. Ayant du mal à me résigner à la passivité, j’interroge mon ordinateur. Je tape: lithiase parotidienne sur le Net, et Google m’envoie illico sur un site tunisien traitant du sujet. Même point de vue ; sauf que la fin de l’article laisse entrevoir un nouveau traitement : la lithotripsie extra corporelle. Un lien m’envoie à son tour sur le site du docteur K.

-Tu ne crois pas que tu commences à nous bassiner avec ton pitoyable calcul, me dit Barbachon qui ne peut pas s‘empêcher de lire dans mon dos tout ce que j‘écris.

- Sois sérieux! Si tu tiens à faire de la littérature avec tes maladies attend au moins d’attraper un cancer. Ou le SIDA.

- On fait de la littérature avec ce qu’on a sous la main, Barbachon, rétorquais-je sur le même ton. Ça n’est pas parce que je n’ai pas assez souffert que tu vas m’interdire de hurler. Ça n’est pas parce qu’il me manque une tragique histoire d’amour à raconter que je ne me sens pas le droit de hurler ma solitude. Ou que je n’ai jamais eu la curiosité d’aller promener ma bite dans les bas quartiers de Manille que tu vas m’interdire de proposer mes propres recettes dans la pratique du coït anal.

-Tu penses vraiment que ta vie est assez intéressante pour en laisser une version écrite? Et qu’est ce qui me prouve que c’est ta vie?

-Yvan Audouard m’a raconté qu’un jour il est entré chez Fernandel. Le grand acteur était assis dans le fauteuil du salon. Il se leva avec le livre qu’il était en train de lire: la gloire de mon père de Marcel Pagnol.

« quand même, c’est beau, dit Fernandel en montrant le livre. Et dire qu’il n’y a pas un mot de vrai là dedans! »

-Je ne sais pas si Pagnol a raconté son enfance telle qu’elle s’est passée, mais je jure sur la tête de mon canari que j’ai eu un calcul dans la parotide gauche. Cela dit, j’admet que pour certains détails, ma mémoire peut me trahir. Maintenant, s’il te plait, arrête de me distraire Barbachon. Il y a des moments où quand on écrit, on est obligé de réfléchir un peu.

La lithotripsie extra corporelle consiste à bombarder le calcul salivaire avec des ultra-sons et le fragmenter afin qu’il puisse être expulsé morceau par morceau. Cette technique est appliquée depuis longtemps aux calculs rénaux, mais pour les calculs salivaires, il faut pouvoir disposer d’une machine spéciale, beaucoup moins puissante. Il n’en existe qu’une seule en France ; à Paris bien sur. C’est celle du docteur K. Je prend donc avec le mystérieux docteur chez qui j‘arriverai si tout va bien d‘ici deux heures et demi.

 

 

Barbachon se découvrit un intérêt soudain pour la création musicale. Lui qui jouait déjà de la guimbarde me demanda de le conseiller dans le choix d’une guitare électrique. On ne dissuade pas une vocation, on l’encourage. C’est ce que je fis en l’accompagnant dans le seul magasin spécialisé de la ville. Je me proposais même de lui offrir mon vieux tableau d’accords. Car moi aussi j’ai un peu gratouillé de la guitare dans le passé.

Je me souviens de ma première rencontre avec cet instrument vers la fin des années cinquante. L’hiver, la colo sous la neige. Le feu de bois, la veillée, les grands qui chantaient Brassens. Si un jour je fais l’inventaire de tous les émerveillements que j’ai connu dans ma vie, la guitare figurera en bonne place. Mais comme avec la plupart des autres émerveillements de cette longue liste, elle et moi on se sera aimé sans avoir d’enfant. N’ayant pas les 10 000 anciens francs pour m’en acheter une, je décidai de la construire selon les plans publiés par un célèbre journal de l’époque: Système D. Avec le recul, cette entreprise me fait penser à ces gens qui passent leur vie à construire le voilier qui va les emmener au bout du monde et qui ne partent jamais. Après un interminable labeur, ma première guitare en contre-plaqué vit le jour. Elle et moi restâmes à quai.

Il n’y a jamais eu plus d’un magasin de musique à la fois à Arles. C’est peu pour un pays qui a inventé l’homme orchestre. Le tambourinaïre. Celui qui à lui seul assure toute la partie musicale dans le groupe folklorique. De la main droite il joue du fifre, de l’autre il tape sur un tambour. Ce qui lui vaut le nom familier de: tutu-panpan.

Barbachon fit décrocher toutes les guitares électriques de la boutique et les ausculta avec beaucoup d’attention. Puis, décidant qu’aucune d’elles ne lui convenait, nous sommes repartis. De ce jour on ne parla plus jamais de guitare. J’avais mis cette visite sur le compte d’une passion fugitive, pour ne pas dire éclair. Barbachon depuis qu’il vivait chez moi m’avait habitué à ses sautes d’ intérêt. J’étais loin de me douter de ses motivations réelles. Je ne les découvrirait que bien plus tard.

Barbachon s’absentait souvent pour plusieurs semaines. Au début pour faire des chantiers d’intérimaire comme électricien dans des pays lointains et divers. Il semblerait que de fil électrique en aiguille, il ait dérivé vers des chantiers moins licites et plus juteux comme le trafic de drogue. Il me donnait l’impression de gagner très confortablement sa vie sur ses chantiers exotiques. J’imaginais qu’il devait être quelque chose comme PDG intérimaire. Quand il revenait je le voyais cerné par des tas d’amis à qui il payait des magnums de champagne millésimés. Ces détails auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Le jour de nos emplettes, ce n’était pas la guitare qui l’intéressait. Il avait pensé que l’instrument partant vide avec lui, il pourrait la ramener pleine. Pleine de quelque chose dont j’ignore encore à ce jour la consistance. Finalement, ne sentant pas dans la guitare une complice idéale, il avait dû opter pour une méthode moins musicale sans me mettre dans la confidence.

Ses déplacements étaient fréquents. Il allait souvent aux Indes. J’imaginais qu’il avait besoin de brouiller les pistes en multipliant les traces. On connaît le milieu. Il se cachait en faisant toujours mystère de sa dernière adresse. C’est par un copain commun que j’appris qu’il avait finalement trouvé un refuge stable dans une des nombreuses prisons françaises.

 

On peut être un piètre musicien comme moi et avoir assez de toupet pour faire soi même sa musique.

C’était en 1958. De gaulle entrait à l’Elysée et moi j’entrais chez moi. C’était en fin d’après midi, après l’école. D’abord j’entendis le piano. J’arrivai sans bruit dans le salon, ma mère me tournait le dos et jouait avec concentration. Je ne me rappelle pas le morceau. Beethoven ou Rachmaninov. Je sais seulement qu’elle mettait dans son jeu quelque chose d’elle même que je n’avais jamais perçu auparavant. Quelque chose de profond, d’audacieux, d’impudique qui n’avait plus rien à voir avec les petites chansonnettes quelle jouait habituellement en famille. Elle semblait libérée du carcan de son existence. Elle était ailleurs, dans un autre monde et c’était visible. Elle s’arrêta soudain et claqua le couvercle du clavier. Tu ne pouvais pas me dire que tu étais là, me dit-elle furieuse. Je crois qu’elle aurait eu la même colère si je l’avais surprise nue dans sa salle de bain. Cette femme effacée, discrète, introvertie, venait de me donner ma première leçon de musique. Le message que tous les profs de solfège et autres répétiteurs n’avaient jamais pu faire passer. Je me fis ce serment: un jour je jouerai du piano.

C’est à ce titre que, pour moi comme pour la France,1958 fût un tournant important. Le pays changeait de régime pour une meilleure hygiène de vie. Un peu moins de lipides parlementaires, une bonne ration de protéines présidentielles et beaucoup de fibres patriotiques. On a oublié aujourd’hui combien on a pu détester ce double-mètre militaire. On ne se souvient plus que du 18 juin. Ce français qui parle(à son micro qui transmet à l’émetteur qui envoie au récepteur qui parle) aux français. On se demande d’ailleurs ce qu’il aurait fait avant l’invention de la TSF. Il aurait écrit me dit Barbachon. Les français écrivent au français! Mais si tout cela s’était passé avant l’invention de la poste? Impossible me dit Barbachon. Avant l’invention de la poste il n’y avait pas de guerre parce qu’on ne pouvait pas envoyer la déclaration de guerre à son ennemi. Il a raison. il faut en conclure que la poste existe depuis très très longtemps. L’arrière arrière grand père de Besancenot y était déjà. Il n’imaginait pas le brave homme que son arrière arrière petit fils passerait par la poste pour entrer dans l’histoire.

De Gaulle, lui, est entré dans l’histoire avant d’entrer en politique. Contrairement à Mitterrand qui a tenté la route inverse. Sans garantie de résultat. Mitterrand ne pouvait pas voir De Gaulle, tandis que De Gaulle ne voyait pas Mitterrand. La nuance résume la situation.

Longtemps après qu’on ait abattu le grand chêne. Une poignée d’enragés ont planté à sa place une espèce de rosier domestique qui devait fleurir treize ans plus tard, un jour de mai 1981. On a presque oublié le nom des semeurs de merde, mais on se souviendra encore quelques temps du nom du récoltant. Cet obstiné vaguement cul-serré et carrément chauve qui a réussi l’exploit de déplaire à un plus petit nombre de français que Giscard d‘Estaing. Après sept ans de réflexion tout de même.

Mitterrand a adoré le peuple de gauche. Il l’a dégusté le petit doigt en l’air en se pinçant le nez. Avalé les communistes. Quand on avale du rouge, faites en l’expérience, on défèque du brun. Cc fût tout le génie politique de son appareil digestif. Ou tout le génie digestif de son appareil politique. L’histoire fonctionne dans les deux sens. À part qu’il est plus difficile de passer de la politique à l’histoire avec un grand H. Même pour ceux qui ont ramé longtemps.

On a eu notre période rose. Suivie par la période bleue. Pourvu que tout ça ne finisse pas par Guernica.

Il existe à Arles, une collection méconnue de maître Pablo. De petits formats à la craie. Œuvres de la fin de sa vie, offertes au musée. On est étonné de la vigueur du trait. Picasso est tout entier dans ce dernier jaillissement. L’humour, la dérision, l’érotisme. Si vous passez par là, ne manquez pas de faire un crochet par le musée Réattu. Ne manquez pas non plus de faire le tour des arènes et une promenade aux Alyscamps sur les traces de Paul Jean Toulet. « …parle tout bas si c‘est d‘amour, au bord des tombes ». Et puis ne manquez pas tout le reste. Il y a sûrement quelque chose dans le tas qui vous sera important.

Aux alentours des années 50-60 vous auriez pu croiser Pablo dans les rues d’Arles les jours de corrida. Spectacle qui attire encore les foules. Je sens que Barbachon va contester. C’est son côté Brigitte Bardot. La pilosité en plus mais la plume en moins.

À ce détail prés, tous deux partagent le même sentiment envers les taureaux qu’on assassine dans l’arène. Il y a une autre différence entre eux. Barbachon n’a jamais mis les pieds à une corrida. Il est contre par principe. Alors que Brigitte est contre par conversion. Elle est venue voir. Une photo en témoigne. Elle aurait déclaré, mais là, les témoins sont moins catégoriques: « je suis venu, j’ai vu, j’ai vomi ».

La corrida est un spectacle à haut risque pour le spectateur en même temps qu’il est dangereux pour le matador et presque toujours mortel pour le taureau. Il y a des tas de spectacles taurins qui ne sont pas mortels pour le taureau. Ils sont seulement dangereux pour les hommes. Mais la mort d’un homme ne fait pas vomir un détracteur de la corrida. Au lieu de demander l’interdiction de la mise à mort, les anti devraient exiger qu’on remplace les cornes par leur imitation en plastique. Ça n’altèrerait en rien la beauté du spectacle à un détail prés, il n’y aurait plus un spectateur dans les gradins et la corrida s’arrêterait de fait.

Car la bande des aficionados ne goûterait plus son plaisir sans le risque de la mort de l’homme. La corrida serait alors un ballet en tutu pour rombières attendant les vêpres. Débarrassé de l’angoisse fondamentale, ses petites fesses moulées dans son costume de clown, le torero aurait enfin le droit de nous faire rire à gorge déployée. Il réconcilierait le monde autour de la grande farce de la vie en faisant un pied de nez à la « beauté tragique de la mort ».

Peu de chance que ma recette intéresse l’anti-corrida. Celui-là, il s’en tripote la quenelle de la mort de l’homme. Son amour des animaux dissimule une intolérance maladive à l’égard de cette partie de l’humanité qu’il méprise faute de la comprendre. Un aficionado du midi est un pygmée pour un bobo parisien qui vote Delanoé tendance écolo.

 

Quant aux autres, les passionnés, l’époque risque fort de leur donner raison pour un bout de temps encore. Le retour aux archaïsmes, au religieux, à l’ordre social, à la tradition, prêchent pour leur cause. Toutes ces valeurs sont incluses dans la tauromachie. Mieux, elles sont sublimées. La métaphore de l’existence qu’elle prétend représenter est la vision la plus archaïque du monde, du signe de croix de l’entrée en piste au sacrifice sanglant des dernières secondes. À l‘heure ou« les pendules s‘arrêtent » comme dit le pohèteux mystificateur. L’impossibilité de transposer l’acte par la simulation du geste, comme au théâtre, en fait un art primitif.

Au 4é siècle dans le théâtre romain, lorsque la représentation prévoyait une exécution en scène, on remplaçait l’acteur par un authentique condamné à mort. Du vrai sang, de la vraie souffrance, une vraie agonie renforçait l’émotion du spectateur.

La culture est ce que l’homme ajoute à la nature dit-on. À ce spectacle cruel de la nature, le combat mythologique de l’homme et de la bête, la corrida n’ajoute que des paillettes et des tortillements de fesses. La charge émotionnelle du spectacle ne peut pas se dispenser de la peur et du sang. L’aficionado éclairé, car il y en a, conclue avec ces mots venus de sa raison moderne: la corrida est indéfendable, mais j’aime ça.

Il fait allusion sans doute à l’atmosphère très particulière qui règne dans une arène, l’espace de quelques instants. Et parfois seulement. Car la plupart du temps, du haut de sa tribune qu’il a payé très cher, l’aficionado s’emmerde profondément.

Si l’aficionado se trouve être Jacques Durand, chroniqueur taurin et fine plume, du plus pitoyable spectacle il saura en exprimer la part d’humanité qu’il renferme. Passé par la moulinette de l’esprit et du talent, débarrassé de l’image, l’art brutal devient art littéraire et se sauve.

Il m’est arrivé d’avoir pris du plaisir à une capéa d’amateurs. Les taureaux sont de petites vachettes inoffensives. Il n’y a ni banderilles ni piques et l‘épée est factice. Et la vache ressort aussi fraîche que lorsqu’elle est entrée. Pourtant, le tempérament du torero s’exprime. Quand il est inexpérimenté, l’homme se révèle jusque dans ses maladresses. Le danger pour lui est dérisoire, mais suffisant pour que son courage soit perceptible autant que sa peur. Ses audaces, sa morgue, son élégance, son humour, tout ce qui fait le bonhomme apparaît au grand jour. Sans dissimulation possible. Si comme disait Buffon: le style c’est l’homme même, on peut ici parler de style. Le geste signe l’homme.

La corrida devient alors la référence archaïque et la capéa son simulacre. Débarrassée de ses enjeux morbides et des sentiments obscurs qui en découlent, elle devient acceptable par tous. C‘est peut être là son avenir. Dans ces nouvelles contraintes ceux qui le peuvent tenteront de la hisser au rang d‘art contemporain. La corrida new look, langage universel accessible à toutes les cultures envahira le monde.

-Croire qu’une tradition peut se transmuter en invention. C’est totalement antinomique. La tradition a un cul de plomb. La tradition c’est l’inverse de l’imagination. Encore une de tes utopies me fait remarquer Barbachon.

-Comme disait Gébé: l’utopie il en faut pas mal, ça réduit à la cuisson.

 

Gébé était le rédac-chef d’Hara Kiri dans les années 70-80. On le connaît surtout pour son célèbre livre illustré « l’an 01 ». Mais on a malheureusement oublié des chefs-d’œuvre comme L’âge du fer, Berk ou Le service des cas fous. Gébé incarnait l’utopie et Cavanna avec l’Hebdo nous montrait la voie. Fournier, le premier grand écolo nous est apparu, comme la vierge, dans un nuage radioactif.

Fournier a eu du génie, il faut lui en rendre grâce.

Sorti des Beaux arts par la porte de derrière, je rêvais d’architecture alternative. L’exemple des freaks américains avec leurs piaules en matériaux de récupération me fascinait. Mon ambition était d’introduire en Camargue la culture du bambou à des fins de construction. Non pas comme élément couvrant mais comme élément porteur. Le bambou, très résistant quand il travaille à la compression, serait parfait dans la réalisation de charpentes tridimensionnelles.

Pour faire simple, un ensemble de pyramides accolées entre elles.

Les modules de bambou viendraient s’emboîter dans des tripodes d’aluminium et seraient maintenus par des clavettes. Montables et démontables à loisir cette structure serait capable de couvrir de grandes surfaces. À la différence des américains, l’objectif n’était pas seulement économique et architectural. Il était avant tout politique.

Une maison démontable, temporaire, était par essence non propriétaire du sol. On est révolutionnaire ou on ne l’est pas.

Après 68, notre différence avec les amerloques tenait à notre conscience néo-marxiste dans laquelle on rinçait toutes nos pensées avant de les faire sécher au soleil de l‘écologie naissante. L’énergie solaire n’était pas seulement gratuite. Elle était de ce fait accessible à tous. De même, la non-propriété du sol permettait sa propriété collective.

Barbachon ricane. Tu y crois encore au communisme, connard? Je traduis sa pensée. J’espère qu’il ne se permettra jamais de me traiter de connard, ce con. Il va en faire une tête en entendant ce que je vais vous raconter.

Pendant mes années aixoises, nous avions pris l’habitude d’aller passer nos journées de temps libre au bord de la mer, prés de Ramatuelle. Nous nous entassions dans la dauphine de la tante d’une copine. Etant seul à détenir un permis de conduire, je faisais fonction de chauffeur. L’accès à notre petit paradis était un chemin secret à peine carrossable qui semblait n’être connu que de nous. Tout au bout, une plage sauvage au bord de laquelle se trouvait une maison abandonnée. Les trois quart de ce long bâtiment était effondré. Seule la dernière travée avait conservé sa toiture. Une porte sans serrure donnait sur une unique pièce qui abritait deux grandes tables, une cheminée et un placard. La maison était apparemment sans propriétaire. Un jour nous nous aperçûmes qu’entre nos visites des inconnus prenaient comme nous ce lieu comme refuge. Un échange de petits mots s’ensuivit: « vous trouverez de l’huile et des pommes de terre dans le placard- nous avons réparé l’angle de la cheminée. Attention le ciment sera peut-être encore frais » voilà le genre de phrases sobres et courtoises que nous échangions. Curieusement, personne n’a jamais songé à mettre un cadenas sur la porte. Il s’était installé une confiance réciproque entre nous et ces inconnus que nous pensions être des pêcheurs.

Je te vois venir, me dit Barbachon, la propriété collective. Le rêve des cocos. Ça commence bien et ça finit par le goulag.

Le communisme, c’est comme le parmezan. Faut en couper un fin copeau et le faire fondre doucement dans la bouche. Faut pas se jeter dessus comme une bête. Les communistes ont tout perdu parce qu’ils voulaient tout, tout de suite.

Cette expérience, je me serais contenté dans un premier temps de la cantonner au bord de mer. Un vrai problème de partage du bien public. Permettre à tous d’accéder sans posséder.

C’est plus malin que de construire des marinas le cul dans l’eau qui seront fermées et vides dix mois par an. La maison sans propriétaire n’a plus besoin de s’ériger en château fort. L’architecture de technologie légère prend tout son sens.

Trente ans plus tard je dois reconnaître que l’histoire ne m’a pas donné raison. Dernièrement le préfet de région a ordonné la destruction partielle du village de Beauduc en Camargue.

Ces baraques sauvages sont venues s’agglutiner pendant une trentaine d’années autour de ce qui était à l’origine un village de pêcheurs.

Le rêve de ces vacanciers en mal de résidences secondaires était bien trop individuel pour être défendable. Je ne me suis pas senti le droit de me dresser devant le bulldozer une fleur à la main. J’ai regardé disparaître mon propre cabanon avec le sentiment d’un échec personnel et non comme une injustice de l’état répressif. L’histoire a mal démarré il y a trente ans. Mais qu’importe. L’utopie il en faut énormément, ça réduit à la cuisson

La Camargue, comme le présente Yvan Audouard, c’est facile: tu montes sur une chaise et tu as tout vu . C’est une de ses qualités chère au promeneur que d’être plate comme la terre avant l’invention de la mappemonde. Accueillante en apparence. Cette contrée habitée depuis des siècles semble n’appartenir à personne. Comme si ses habitants avaient toujours été en location précaire sur cette terre incertaine. Menacée par le Rhône d’un côté et la mer de l‘autre. On y envoyait jadis tous les indésirables. On y trouve toujours des marginaux fuyant la justice, des gitans fuyant la civilisation, des touristes fuyant leur quotidien, des bêtes sauvages fuyant les chasseurs, des moustiques fuyant les insecticides et j’en passe. On a l’impression qu’il ne pouvait y avoir que la mer pour arrêter cette foule dans sa course éperdue.

C’est ça qui lui confère, malgré elle peut-être, une certaine modernité.

À part une église bâtie en pierres du 12è siècle, es maisons de ses habitants, depuis la nuit des temps, ont toujours été d’éphémères cabanes. Les plus malins y ont même collé des roues pour en faire des roulottes. Rien d’étonnant donc que les Saintes Marie de la mer soit devenue la capitale internationale du nomadisme.

Et si cette culture de l’éphémère et du passager devenaient une valeur ajoutée à notre vieille tradition de sédentaires.

 

La Camargue a la chance d’être une des rares terres en Europe ou l’on puisse expérimenter en grandeur réelle l’écosystème dans sa fragilité et sa complexité. Allez faire cohabiter: des agriculteurs, des touristes, des oiseaux rares, des saliniers, des écologistes, des chasseurs, des fauves, des pêcheurs. Et tout ça sur une terre qui peut à tout moment disparaître sous les eaux. Ajoutez à ça du soleil et du vent en abondance et on a là de quoi poser la redoutable équation de la survie dans le futur. Cohabitation pacifique des contraires. Problèmes hydrauliques. Irrigation, eau potable. Energétiques: diversification des sources de production. Énergie solaire, éolienne. Agricoles: recherche expérimentale sur le riz. Architecturale: technologie légère, autonomie énergétique. Villages saisonniers.

La Camargue, biosphère à ciel ouvert, a vocation à devenir le plus grand laboratoire expérimental regroupant tous ces domaines de la recherche appliquée.

-On peut rêver dit Barbachon.

Je n’attendais aucun encouragement de sa part. Nourrit comme beaucoup du nihilisme qu’ont cultivé certains individus de notre génération, Barbachon prône l’inaction. Le renoncement radical à toute tentative de sauver l’humanité. Nom de dieu, notre voyage au bout de la connerie va bien prendre fin un jour. Change de lecture Barbachon. Pour ma part je me soigne. Je relis Diderot. Il me fait l’effet d’un déodorant dans l’air vicié de cette époque .

Il y a pire que les pessimistes dans notre société fatiguée. Pire que les soixantuitards recyclés dans le cynisme de masse. Pire que les attardés des idéologies vieillissantes. Il y a les folkloristes. L’Europe toute entière sombre imperceptiblement dans la religion du folklore et la France est leader dans ce phénomène. Un Mistral contemporain écrirait cette épitaphe: « France, toi qui a été tout ce que l’on peut-être, berceau des lumières, capitale d’un empire, et mère de la liberté ».

Dans le midi, le folkloriste a le pouvoir depuis un demi-siècle. Je ne parle pas des enrubannés qui défilent dans les rues les jours de fête. Ceux la n’en sont que les victimes consentantes. Le véritable pouvoir qui les manipule n’est pas visible. Il n’est pas incarné dans un leader, un gourou. Il ne s’agit même pas d’une idée, ça serait trop beau. Ça existe une idée. Ça peut se défendre ou s’attaquer. Il s’agit plutôt d’une sorte de sentiment. Un état d’âme. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi même et dont on doit s’efforcer d’être digne. J’ai compris ça lorsque les intégristes de la tradition voulaient me trucider. Mon erreur était de vouloir opposer une idée à un sentiment religieux. La même erreur que font les athées lorsqu’ils tentent de dialoguer avec les croyants.

Frédéric Mistral naissait en 1830 au mas du juge, dans le village de Maillane. Il avait une vingtaine d’année quand les ateliers du Paris-Lyon- Marseille s’installèrent à Arles. La technologie pénétrait dans les provinces par le chemin de fer. Aux yeux de certains, la conquête politique du nord sur le sud se doublait d’une conquête économique.

Le poête semble peu soucieux de modernité. Même s’il ne s’exprime pas sur le sujet , il répond à l’avènement de l’ère industrielle par des odes à la gloire de la cueillette des olives. Le passé érigé en culte des ancêtres.« du temps de mon père… » bien sûr du temps de son père tout allait pour le mieux. Le patron marinier fièrement dressé sur son bateau commandait à ses hommes au milieu du Rhône agité par la tempête. Ses cheveux argentés flottaient au vent. Les hommes fidèles et dévoués auraient donné leur vie pour lui.

On est pas loin de la société idéale vue par le baron Ernest-Antoine. L’idéalisme autant que l’académisme de l’œuvre de Mistral ne sont pas en cause. Il n’était pas dans le sens de l’histoire voilà tout. Mais ça n’est pas ce qu’on peut reprocher à un poète. Le problème est ailleurs.

 

Mistral a vendu sa chère Provence clé en main. Paroles, musique, décors et costumes. Il en assure la mise en scène et la distribution. Et remporte la palme d’or au festival de Stockholm le 29 février 1904 : le prix nobel de littérature aexéco avec un certain écrivain catalan:

Il a très bien compris que ce n’est pas en écrivant l’histoire avec l’objectivité d’Emile Fassin, le souci de vérité, qu’on emporte les foules . Mais en flattant les réactions identitaires des humiliés. Le folkloreux est toujours un humilié. Et le folkloriste qui le flatte un manipulateur. Mistral leur a même octroyé un hymne et une langue, en ajoutant au patois les mots qui lui manquaient et en lui inventant une orthographe tiré de la tradition orale. Il était audacieux d’appeler ça le Provençal. Cette langue qu’il a imaginé n’est rien de plus que du mistralien.

Le provençal c’est autre chose. Il a une longue histoire qui naît sous l’antiquité pour venir mourir au 19è siècle. Un long cheminement pour cette langue qui va très largement contribuer à donner le français.

-Le français c’est le Nord dit Barbachon.

-Encore une idée de colonisés. Le français c’est le mariage du nord et du sud. Je parle de la langue écrite. La langue parlée chez nous est restée le patois jusqu’à la fin du 19è siècle pour la plupart des provençaux. Nos anciens ont vu comme un bienfait l’arrivée du français obligatoire dans les écoles. La tradition orale véhicule au mieux un millier de mots. Une langue écrite contemporaine en compte deux cents cinquante mille.

-Mais à l’origine, le provençal c’est pas du latin?

-Le latin barbare appelé aussi bas latin. Mais entre le latin du 4è siècle et le français tel que nous l’écrivons la langue écrite n’a cessé d’évoluer.

- Mais à quelle époque on écrivait la langue de Mistral?

-Aucune. Le mistralien n’a jamais été écrit que par Mistral, et seuls les mots patois ont été parlé dans l’histoire. C’est son délire de poète qui lui a donné le droit de fabriquer tous les mots dont il avait besoin pour écrire son œuvre et qui n’existaient pas dans la tradition orale. c’est en quelque sorte un Espéranto qui remonterait le temps. La nostalgie d’une époque qui n’a existé qu’en rêve.

- alors, le provençal n’existe pas.

-Bien sûr que si! Mais il a évolué pendant quinze siècles. Plus on s’approche de l’antiquité, plus il ressemble au latin. Et plus on s’approche de nous et plus il ressemble au français. Le Provençal désignait la langue que l’on écrivait en Provence. Car on ne parlait pas à la fin du moyen-Âge de « langue française » Il ne circulait que deux sortes de livres: ceux écrits en latin et ceux écrits en provençal, qui était déjà du français sans le dire.

Regarde ce qu’écrit Bertrand Boysset quatre siècle et demi avant Mistral.

L’an que dessus MCCCCII le jorn XXVII de may, lo Rey Lois fes combatre le Leon D’Arle amb un taur, d’enfra la cort de L’Arsivesquat; et y font présent Madama Violant sa molher, e Madama Maria mayre del Rey, e motas autres damas, e monsen Karle Prinse de Taranta, frayre del Rey Lois….

-C’est la première fois, me dit barbachon, que j’arrive à lire du provençal sans effort. Alors que je n’ai jamais pu capter un vers des « poèmes du Rhône » de Mistral. C’est incroyable qu’on ait écrit comme ça en 1402.

-ça devrait surprendre nos patoisants de voir écrit taur pour taureau au début du 15è siècle. ou de voir dama pour dame, quand Mistral écrivait done

-Mais c’est quoi cette histoire de lion d’Arles?

Au moyen-age, Arles hébergeait un lion vivant, entretenu et gardé en cage par un lionnier. Cette tradition n’était pas spécifique de notre ville. A la même époque, le roi René avait le sien. Preuve en est donnée par les subsides alloués à l’entretien du fauve ; comptabilité retrouvée dans les archives du roi. Sommes importantes d’ailleurs, ne serait-ce que pour l’achat de sa nourriture.

Comme le relate Bertrand Boysset dans son récit, on lâchait périodiquement notre lion dans la cour de l’archevêché et on le faisait combattre contre un autre fauve. Souvent un taureau. La longévité du lion telle qu’elle nous apparaît dans les textes nous permet d’affirmer qu’il en sortait toujours vainqueur. L’exiguïté des lieux ne permettait pas d’accueillir toute la population. Le public présent cité par Boysset montre que ces spectacles étaient réservés aux notables et dames de hauts-rangs. Lorsque le lion mourrait, de mort naturelle bien sur, un autre lui succédait.

Cette étrange coutume dura un siècle au moins, car c’est en 1500 qu’une délibération du conseil consulaire décide de mettre un terme à cette tradition. « …pource que le lyon qui feust donné à la ville faict beaucoup de despenses sans nul proffict… ». On comprend cette décision devant l’importance des frais de bouche qu’occasionne le lion, comparables à ceux de la mairie de paris à l‘époque de Chirac. Le conseil ajoute que le lion sera donné « …à M. de Ventabren ou aultre… » et que s’il ne trouve pas preneur, dans tous les cas les consuls feront en sorte que la ville n’ait plus un sou à débourser. Les préoccupations financières de nos gouvernants ne datent pas d’hier.

Qu’est devenu le dernier représentant de la dynastie des lions d’Arles ? est-il mort de faim, a-t-il fini ses jours dans un zoo ? l’histoire ne le dit pas.

 

 

Barbachon avait écouté mon histoire du roi lion sans broncher. Il tirait mollement sur un chichon qu’il venait d’allumer Il avait pris soin de planter son canabis. Il poussait dans des pots sur le rebord de ma fenêtre. Quand il était sous influence, il pouvait dire n’importe quoi avec la conviction d’emettre un son de cloche fondamental .

-Moi, dit-il, je trouve ça fantasmatique le folklore. Une nuit, j’ai sauté une reine d’Arles en costume de fête, entre les colonnes du théâtre antique. mais je ne te dirai pas quelle reine pour ne pas lui faire de tort.

-ce n’est pas nécessaire, dis-je, je la connais. J’en connais un autre qui a réussi le même exploit que toi au même endroit.

Il me jette un regard suspicieux qui m’oblige à lever le doute.

-Non, ça n’est pas moi. Mais je ne peux pas te dire qui, compte tenu de sa position… mais non, je parle de sa position dans le microcosme arlésien. Barbachon qui ne perd jamais une occasion de raconter par le détail ses nombreuses aventures sexuelles, me fit un tableau assez évocateur de sa majesté, les jupons sur la tête entre les deux grosses colonnes du théâtre antique. Si vous passez par là, vous imaginerez ce qu’a pu être le spectacle cette nuit là. Jour de relâche donc sans témoins. À l’exception de tous ceux à qui Barbachon a raconté l’histoire. C’est à dire un bon millier de personnes.

Il y a chez ce garçon comme une arrière boutique de séducteur.

Imaginez un Soan Connery qui aurait eu un problème au démoulage. Grande taille, le corps bien balancé, la pilosité abondante. Glissons sur la figure qui ne rappelle le légendaire acteur que par la calvitie précoce. Voilà les atouts dont il dispose pour séduire des femmes. Le seul emploi dans toute son existence qu’il aura exercé à plein temps. Ce qui lui confère une légitimité indiscutable pour parler d’elles.

Pour lui, toutes les femmes viennent d’une autre époque plus ou moins lointaine. Elles sont toutes des réincarnations.

-Tiens, quand tu écartes les jambes d‘une femme, tu n’as pas de repère. Tu es hors du temps. Aujourd’hui, hier ou le néolithique, c’est pareil. Pour peu qu’elle ne se taille pas la foufoune.

-En regardant son corps tu devines le siècle. Taille épaisse, corps charpenté: antiquité. Épaules arrondies, féminité et soumission: moyen-âge. Formes généreuses, beauté charnelle: époque classique. Taille fine, hanche galbée, style poupée gonflable: 20è siècle.

-En regardant son visage, tu sais exactement de quand elle date. Le teint, le regard, la coiffure t’en donne une idée précise. À l’année prés.

-Et en regardant son poignet, dis-je, tu peux savoir l‘heure. Pour peu qu’elle ait gardé sa montre.

Barbachon me jette un regard agacé. Il déteste que je ne prenne pas au sérieux ses propos. Pourtant je l’écoute toujours avec plaisir. Quelque soit le sujet qu’il maltraite, il en ressort quelque chose qui n’appartient qu’a lui. C’est ça les artistes. En parlant de tout et de rien, ils ne parlent que d’eux même. Barbachon est un artiste à sa manière.

-tu as raison, le costume d’arlésienne peut être assez fantasmatique, mais là encore la tradition l’a cloué dans le temps. Le costume mistralien est typiquement Napoléon III. La jeunesse du poète. Sa femme idéale. Reins cambrés, fesses en arrière et poitrine en avant.

C’est ma copine Magali Pascal qui m’a initié. En voilà une qui a attendu d’être à la retraite pour se consacrer à sa passion: Le costume traditionnel de l’arlésienne. Partageant mon opinion sur le folklore, elle s’est lancée dans une méticuleuse recherche historique.

C’est elle qui m’a appris la différence entre le drapé et le cousu.

Du voile vaporeux qui habillait les femmes sous l’antiquité au costume contraignant qui falsifie leurs formes sous le second empire. La manière dont chaque époque habille ses femmes révèle la place qu’elle leur donne. La société bourgeoise du 19è siècle ne peut pas mieux exprimer son goût du paraître et son hypocrisie qu’en affublant ses dames de faux culs et de faux seins. Dans la comédie humaine, chacun doit tenir son rôle.

-Aujourd’hui, chacun tient son propre rôle dans son propre film qu’il réalise lui même. Tu penses que c’est ça la liberté?

Quand il a le chichon, Barbachon essaie toujours de m’entraîner dans des discussions philosophiques. On sent que sa pensée suit les méandres des volutes de fumée en tortillant du cul comme un slalomeur sur une piste de ski. Je me demande si la dite fumée répandue dans la pièce ne me fait pas le même effet.

-Et c’est quoi la liberté à ton avis?

-Être un plan de cannabis dans la savane africaine.

- Tu penses que tu pourrais engloutir un pot de confiture de figues comme tu es en train de le faire en ce moment si tu étais une plante?

-Non mais je n’en aurais pas envie.

-Si la liberté c’est n’avoir envie de rien, mieux vaut retourner dans le néant d’où l’on vient.

-tu as fait une rime, dit Barbachon à court d’arguments.

-Normal. Je fais de la poésilosophie.

J’ai l’impression que par contamination, son chichon est en train de m’envoyer au plafond. Je m’éfforce de redevenir sérieux.

-Sartre disait que la liberté c’est le champ de la conscience.

-je veux bien te croire, mais Marguerite Duras disait que Sartre n’a jamais rien écrit. Personnellement je mettrais ça sur le compte d’une certaine jalousie. Je crois qu’elle lui en voulait d’être encore plus moche que lui.

-Sartre disait que les français n’ont jamais été aussi libre que sous l’occupation allemande. Parce qu’ils avaient le choix entre la résistance et la collaboration. C’est ça le champ de la conscience. Plus il s’élargit et plus tu es libre.

-moi je crois qu’il y a rien de mieux que le chichon pour élargir le champ de la conscience.

-Et moi je crois que plus tu fumes et plus tu es con, Barba.

Mais ce n’est pas le plus grave. Ce qui commence à me poser un problème, c’est que plus tu fumes et plus je deviens con aussi. J’ai l’impression que ta fumée me tape sur le système. Tu me diras que je suis libre de sortir de chez moi quand tu consommes…

-Sartre a raison me dit Barbachon. Tu n’as jamais été aussi libre que depuis que j’occupe ta maison. J’ai peut-être réduit ton espace vital mais j’ai élargi le champ de ta conscience. Maintenant tu as mesuré la distance entre être ou ne pas être un fumeur de pétards. Profites que tu sors pour me ramener une religieuse.

Il a encore besoin de sucre. Ça doit être vrai que la fumette met en état d’hypoglycémie.

-À quoi ta religieuse, café ou chocolat?Tu as le choix, profites de cette liberté! Petite liberté il est vrai. On ne peut pas toujours être en temps de guerre.

-J‘hésite. J’ai remarqué qu’il y avait assez de caféine dans une religieuse au café pour m’empêcher de dormir. D’un autre coté, le chocolat me constipe.

-tu vois Barba, là encore le champ de ta conscience est mis à l’épreuve. Entre l’insomnie et la constipation tu vas devoir faire un choix. Et si ce n’est pas trop te demander, aussi vite que Jean Moulin à l‘annonce de la défaite de 40.

Je me souviens de ces années soixante et dix comme de grandes années philosophiques.

Quand je m’en souviens.

 

On dit qu’en vieillissant, on se souvient mieux du passé lointain que du passé récent. Ça doit être vrai. De l’événement dont je veux vous entretenir, je me souviens seulement qu’il a eu lieu au début de ce millénaire. Je suis incapable d’en préciser l’année. Je pourrais dire sans l’affirmer qu’il s’est passé aux environ du mois de Juin pour une raison simple: j’étais en train de souper sur ma terrasse. À Paris on dirait dîner. Ici, sauf chez les snobs, on dit souper.

Je dis sans l’affirmer parce que dans le midi il nous arrive de souper sous les étoiles dés le mois de Mai. Il m’est même arrivé de dîner dehors mi-Janvier. Déjeuner dedans pour les parisiens. Mais des années aussi exceptionnelles restent dans nos mémoires.

Je me souviens seulement que c’était une année ou j’étais marié, puisque ma femme faisait partie des invités ainsi qu’un autre couple et l’inévitable Barbachon.

Soudain, au milieu du repas, une douleur violente me transperce la joue comme une aiguille. Je me précipite devant la glace de la salle de bain. Le premier fragment de mon calcul était en train de migrer dans le canal excréteur. En proie à un bonheur indéfinissable, je m’empare d’une pince à épiler et je l’extirpe en lui faisant traverser la paroi interne de la joue.

De retour à table, tous me regardèrent avec un air inquiet, attendant une explication. Je levai mon verre de Trevallon.

-Â la santé du docteur K. et à la lithotripsie extra corporelle!

-Ils séchèrent tous leur verre sans comprendre à quoi ils buvaient.

Le docteur K. m’avait présenté sa machine miraculeuse qui ressemble grosso modo à un appareil de radiographie dentaire. Il m’en explique le fonctionnement et m’assure qu’il a de bonnes chances d’obtenir un résultat en 4 ou5 séances. M’étonnant du fait qu’on ne le connaît pas dans ma bourgade, il me regarde d’un air désolé. «Cher monsieur, la loi m’interdit de faire de la publicité. »

 

Le second fragment suivit le même chemin quinze jours plus tard. Immédiatement, je gratifies le docteur K. d’une lettre enthousiaste pour le remercier de ses services et j’informe mon O.R.L de la réussite du traitement. Sa secrétaire au téléphone à un petit rire nerveux. M’étonnant de cette réaction, je lui explique que mon expérience peut profiter à des patients qui se trouveraient dans le même cas que moi. Son rire se teinte d’agacement et elle met fin à notre conversation.

 

J’avais commis plusieurs fautes dont je prenais soudain conscience. La première était d’avoir passé outre l’avis de mon médecin et d’avoir cherché par moi-même une solution à mon problème. Court-circuitant ainsi la hiérarchie du savoir auquel lui seul aurait dû avoir accès. Ma deuxième faute était d’avoir eu le toupet de lui faire part de mon succès. Naïvement, croyant me rendre utile, je confrontais mon médecin à son ignorance. Moi, le patient, qui de fait n’a aucun savoir médical, je devenais le prescripteur. Inacceptable.

La phrase du docteur K. me revient alors en mémoire « Monsieur la loi ne me permet pas de faire de publicité » étrange. Appliqué au savoir, à la science, aux découvertes, ce terme de publicité signifiait au 18é siècle: rendre public, faire connaître. La société marchande lui a donné un autre sens : Faire vendre.

L’interdiction de la publicité pour les travaux du docteur K. prend dés lors une autre signification. Le savoir n’étant pas une marchandise ordinaire, il ne peut en aucun cas entrer dans l’espace publicitaire. Sa transmission doit obéir aux principes de l’ordre des médecins qui par éthique doit échapper à la logique marchande. Musique maestro pour couvrir les rires.

Dans la longue et sinueuse aventure du langage et le bras de fer que se livrent le mot et son sens, le terme « publicité » est peut être en train de recouvrer sa signification initiale. Le paquet de cigarette que j’avais abandonné était bel et bien le seul produit au monde à bénéficier d’une publicité réelle, objective et désintéressée puisque contre productive. »fumer tue ». Pour la première fois de ma vie je pouvais me féliciter d’être la victime consentante d’une annonce publicitaire.

Je voyais soudain un extraordinaire champ d’application s’ouvrir devant nous. Une vraie publicité sur les produits que nous consommons et qui nous ouvrirait les yeux sur les méfaits qu’ils causent, et pas seulement sur la santé ou sur l’environnement. Il nous informerait aussi des conditions de travail et l’âge des enfants qui les façonnent, les cultivent. Sur l’aliénation des peuples spoliés. J’arrête là. Je sens que je vais encore glisser sur une utopie et me ramasser comme un débutant.

 

On dira ce qu’on voudra internet est une invention formidable. Beaucoup de gens pensent que ça sert surtout au commerce du sexe. Ils n’ont pas tort. Là ou le cinéma pornographique se cantonnait aux blondasses siliconées et rasées de frais, internet élargit considérablement l’éventail en nous faisant découvrir toute la richesse du genre. Le kamasoutra est désormais un livre de première communion et Emmanuelle un conte pour petite fille pré pubère. Grâce à la vidéo domestique, internet nous emmène au cœur de l’intimité de gens comme vous et moi. Par exemple une vieillarde au corps décharné déféquant dans la bouche d’un jeune éphèbe gérontophile tout en léchant l‘anus d‘un grand chauve qui est en train de pisser sur le vagin écartelé par des pinces à linge d‘une jeune adolescente qui se masturbe avec une bouteille de champagne tout en suçant le sexe déployé d’un percheron.

Internet est une invention diabolique diront les intégristes de toutes les religions. Ce moyen de propagation des images réelles ou fantasmatiques à l’échelle de la planète, balayant d’un coup tous les interdits, a généré de la frustration. La frustration de chez frustration comme dirait Barbachon. Le sexe. La plus grande, la plus éternelle des frustrations qui explique à elle seule les guerres de religion, les bûchers de sorcières, la chasse à courre et le 11 septembre pour ne citer que ça. La dernière guerre mondiale vit la liberté s’affronter à l’ordre politique. La prochaine, je vous la fait à 5 contre1, on la verra s’affronter à l’ordre moral.

Dieu merci, la bêtise héréditaire de tous les intégrismes leur interdit de fusionner entre eux. Quand on pense que l’avant dernier pape mobile rêvait d’œcuménisme généralisé. Vous imaginez la terre promise de tous les intégristes religieux de la planète. Et si, à tous les intégristes religieux vous ajoutez tous les intégristes politiques, vous avez le plus grand pays du monde. Le plus intolérant, le plus agressif. Donc le plus puissant. Ben Laden président, Le Pen ministre de la conscience nationale, Bush ministre de la guerre… On trouvera peut-être une femme au sous-secrétariat à la condition des ménagères voilées.

Il ne nous restera plus à nous mécréants, qu’a fonder notre propre pays. Au soleil si possible. Sur une île grecque par exemple.

Ou sur une île imaginaire. J’en ai tout un tas en magasin.

Après ma conquête ratée de Paris, à la fin de l’année 70, avec mon ami Guerri, sculpteur dans l’âme et accessoirement sur métal, nous avions acheté une pizzeria pour une bouchée de pain. Le

but était de la transformer en café-théâtre. Ce fût fait.

Avec le maigre bénéfice que laissait la pittoresque gestion du café-théâtre nous envisageâmes d’acheter en co-propriété une goélette qui devait nous permettre de partir autour du monde. Le bateau de construction anglaise, gréé à l’ancienne, datait de 1870. Le projet se réalisa. Au moins jusqu’à l‘achat du bateau. La suite ne se déroula pas exactement selon le plan établi. La goélette partit sans nous. En fumée. Victime d’un incendie accidentel.

Barbachon avait déjà sondé tous les recoins de la cale avec le même enthousiasme qu‘ il avait eu pour la musique. L’incendie lui inspira cette conclusion sentencieuse tandis que les flammes fumaient encore: « On ne doit pas forcer son destin quand on n’a pas un tempérament d’aventurier ».

 

En ce qui me concerne je dois avouer qu‘il avait raison. Je n‘avais de l‘aventurier marin que la casquette. Mais ce bateau devenu virtuel allait vivre dans mon imagination la suite de ses aventures. Sa coque en teck mesurait 16 mètres de longueur et pesait 20 tonnes avec l‘aide de la quille. Ça lui conférait une sérénité rare sur une grosse mer. Chose que nous avions vérifié sur une forte houle au large de Marseille, lors du seul et unique périple que nous eûmes l‘occasion de faire à son bord. L’accastillage était en bronze de marine. Le carré, équipé d’une table à carte en acajou bénéficiait jadis d’un éclairage au gaz. Curieusement, c’est après son incinération prématurée que ce bateau m’est devenu indispensable.

C’est sûrement pour compenser ce manque que j’ai commencé à écrire des histoires qui se passent dans les mers lointaines. La plupart du temps sur des îles imaginaires.

Nacaro fut la première. Le fief de mon Bokassa revisité. Je la situais dans l’océan Indien. Il y eut aussi: Mano Verde où Condor a mis les pieds en pleine révolution marxiste. et Zambada dans les caraïbes, où sévit le commissaire Delgado, Yu-Moon en mer de Chine. Ainsi que le Pet du Diable ou la fumée du volcan faisait sur ceux qui s’en approchaient, l’effet d’une drogue.

Si je voulais pouvoir voyager dans des contrées inexplorées, je n’avais que la solution de les inventer. Je pourrais choisir mes hôtels aussi bien que mes voisins de chambre. Traverser les océans sans avoir le mal de mer. Passer ma vie chez Trigano sans avoir à supporter les G.O.

Barbachon me regardait l’air attristé. Comme on regarde un infirme.

Lui qui passait son temps entre Bombay, Djakarta, Hon Kong et Macao. Bourrant tous les objets qui lui tombaient sous la main de produits illicites. Jusqu’aux talons de ses santiag. Il m’avait d’ailleurs expliqué qu’il lui faudrait au minimum quatre jambes pour amortir un voyage d‘affaire.

Ce grand promeneur trouvait que j’avais les pieds enracinés dans ma vase natale comme le phare de Beauduc et la tête dans le ciel, éclairée comme une ampoule. C’est comme ça qu’il me voyait, surtout les jours ou il avait fumé le pétard. Et comme j’étais souvent dans la même pièce quand il fumait son pétard, c’est comme ça que j’ai fini par me voir aussi. Car en fait on peut très bien profiter des charmes de la drogue sans être toxicomane. Il suffit d’avoir un ami qui l’est.

-tu es un schizo me disait Barbachon.

-On peut imaginer des histoires sans être schizo, non? Et puis je trouve déplacé ne me faire traiter de schizophrène par un drogué qui attend sa réincarnation en quadrupède. Et d’abord on est tous des schizophrènes. Chacun passe le tiers de son temps à ramer dans sa vie réelle pour produire la vie virtuelle de son voisin. Et vice versa.

C’est ainsi que, me sentant totalement maître de mon destin puisque je devais écrire toutes mes aventures, l’idée me vînt de commencer ma carrière par mes mémoires.

Le 4 avril 1972 je commençais: « mémoires d’un gardien de phare »

60 pages sur un format de poche qui racontait la survie d’un port après que la mer se soit subitement retirée sur plusieurs kilomètres. Marcel, le gardien de phare, ses potes de bistrot, et le souvenir lointain d’une vie estivale et touristique. Déjà nostalgique avant d’avoir vécu, je retrouvais la méditerranée, les plages de Dufy, mais cette fois-ci sans la mer. En ajoutant le tragique de la situation à un univers graphique, je découvrais le monde du dessin humoristique, de la bande dessinée et des arts narratifs.

Il y a deux façons de faire du dessin. Se situer au dessus de la feuille, ou se situer de l’autre côté de la feuille. Dessiner de l’intérieur ou de l’extérieur du sujet. Le noir et blanc permet d’entrer dans la profondeur de la feuille. Sur le blanc du papier l’œil n’a pas de prise. Le regard traverse l’espace du dessin. Tandis que la couleur vous renvoie à la surface. Dans mémoires d’un gardien de phare, j’étais passé de l’autre côté de la feuille. J’avais troqué la plume qui me semblait trop lyrique pour le trait calibré d’un feutre gras. Oubliant Dufy, je remontais dans les souvenirs d’enfance en compagnie de Forton, le génial créateur des Pieds Nickelés. J’ai longtemps regardé à la loupe ses dessins en noir et blanc. Son trait épais, semblant chercher sa trajectoire, son apparente et trompeuse vulgarité. À l’opposé des maniérismes de l’école belge et des grandes boucles au pinceau qui m’ennuyaient.

À l’influence de Wolinski, s’ajoutait désormais celle de Robert Crumb que j’avais découvert dans Actuel. Il ouvrait les grands espaces de la BD avec le mouvement underground américain.

Le mouvement aura fait long feu. Crumb avec du génie a fait une carrière Rimbaldienne avant de venir se terrer à Sauves à quelques kilomètres de chez moi. Hello Robert! quand ferons nous de la musique?

Crumb joue très bien du banjo mandoline. La première fois que nous nous sommes rencontrés, c‘était lors d’une fête chez notre ami dessinateur Dethorey. Nous nous sommes installés côte à côte, lui avec sa mandoline, moi avec ma trompette.

Il me parlait en anglais

-what do you want to play?

-heu… Avalon? Proposai-je.

-OK!…what Key?

-B flat

-OK!

Dans la nuit on a épuisé mon répertoire traditionnel. Le sien avait l’air inépuisable. Il jouait tout ce que je proposais, dans les tonalités qui me convenaient. Le sommet de la courtoisie pour un jazzman. Au delà des années trente ce n’était plus sa musique. Quand je lui ai proposé de jouer Lover man, il m’a regardé avec un air intrigué. Il ne connaissait pas. Ou alors mon accent anglais est encore plus déplorable que je ne pense.

Un autre jour nous jouions sur la place du village de Corconne. Une fille s’est approché de Crumb. Elle a tiré sur l’encolure de son tricot pour faire apparaître un tatouage. Le maître contempla l’œuvre d’art en connaisseur, lorsque soudain, la fille tirant un peu plus sur son T-shirt, son énorme sein jaillit sous le nez de Robert. Le bédéaste pornographe tourna la tête en rougissant comme un adolescent pré-pubère.

.

Comme d’habitude, le bus m’attendait devant la gare. Le bus m’attend toujours. Mais jamais au delà de l’heure officielle du départ. Ça serait trop lui demander. J’avais mis une petite demi-heure pour venir de chez moi, il faudrait une petite heure au bus pour m’emmener à Avignon à trente kilomètres d’ici, et deux heures vingt suffiraient au TGV pour faire les 800Kms qui nous séparent de Paris. En suivant cette logique de l‘accélération progressive, on devrait pouvoir, dans un proche avenir, atteindre la lune en fin de matinée. Mais ce n’est pas ma destination. Malgré mon manque d’enthousiasme je descendrai à Paris.

La gare TGV d’Avignon me fait rire. Elle est source d’un comique qu’aurait apprécié Jacques Tati. La longue coursive qui dessert le quai à été astucieusement recouverte de lattes de bois posées dans le sens transversal. Imaginez la horde des voyageurs pressés qui emprunte ce couloir en traînant des valises à roulettes. Vous voyez l’image, je vous laisse deviner la bande son.

Cette fois là, j’eus l’occasion de découvrir un autre agrément de cette facétieuse architecture.

L’auvent de notre quai n’allait pas jusqu’au train.

Nous essuyâmes alors un orage soudain.

Je ne vais pas chercher longtemps la rime pour vous dire tout le bien que je pense du prétendu architecte qui a conçu la gare TGV d’Avignon . Je vous le dit en prose: qu’il soit maudit jusqu’à la cinquième génération. La longue file, dont j’étais, qui se pressait à la porte du wagon arriva à l’intérieur trempée comme une radasse. L’incident contribua à ma mauvaise humeur. Cette flotte qui me ruisselait dans le cou me rappela un lointain souvenir.

Je barbotais dans une baignoire. L’eau n’était pas à la température idéale. Beaucoup plus froide. Ce n’était pas mon habituelle savonnette parfumée à la lavande qui flottait à la surface mais quelques trognons de fruits pourris provenant sans doutes du marché voisin. Quant à l’environnement, ça n’était pas les carreaux blancs de ma salle de bain mais un immense hangar peuplé d’une centaine d’humanoïdes des deux sexes. Les yeux braqués sur moi, la foule vociférait. J’avais atterri dans cette baignoire en passant par un toboggan que l’on m’avait autoritairement indiqué après m’avoir conseillé de me déshabiller. Deux minutes avant, je venais de franchir la porte de l’école des Beaux Arts de Marseille dans la section architecture. C’était le jour de la rentrée aux environ d’octobre de l‘année 1965. Lorsque la meute aboyante m’ordonna de disparaître sous l’eau, je plongeais dans ce bouillon noirâtre fait d’une macération de fruits divers allongé à l’urine et autres déjections humaines. L’école d’architecture était divisée en deux ateliers. Lajarrige et Dunoyer de Segonzac. J’avais choisi le second qui faisait plus « grand style ». 

Je n’eus, dans la petite semaine que je passais ici, jamais l’occasion de rencontrer mes maîtres. Pas plus Dunoyer que Segonzac. En revanche j’eus le temps de découvrir les joies du bassinage à l‘eau glacée, de la tonsure et autres pittoresques pratiques. Les « anciens » avaient un pouvoir absolu sur les nouveaux venus, corvéables à merci. Cirer leurs chaussures, changer les roues crevées de leurs limousines de pauvres… En ce temps là, la culture de l’humiliation faisait encore partie de l‘arsenal pédagogique. On appelait ça le bizutage. La frustration sexuelle aidant -68 n‘était encore qu‘une promesse pour tous les boutonneux de l‘époque- cette belle jeunesse trouvait les exutoires qu’elle pouvait dans la masturbation et la torture de leurs cadets. Je me disais, en m’essuyant la tête, que si le divin créateur de la gare d’Avignon était de la bande, cet enfoiré avait réussi à me bassiner deux fois. Vous voudriez que je ne sois pas de mauvaise humeur?

 

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